La guerre des gauches : entre le dogmatisme moral et la négation de la question nationale

Le problème de la gauche est multiple. Le «dogmatisme moral» est partout à gauche : chez les «multiculturels», les inclusifs, les révolutionnaires, les communistes, les socialistes radicaux, les anarchistes, etc. Tout le monde a sa pensée parfaite et son petit guide moral à suivre. Faute de quoi, si on ne le suit pas à la lettre, ce petit guide, l’opération est vouée à l’échec. Ceux qui s’en écartent sont excommuniés ou traités comme s’ils avaient pactisé avec le diable. Tout le monde se méfie de tout le monde. Personne n’ose s’allier avec d’autres. C’est la guerre des clans.

On applique cette logique à autant d’individus et de clans qu’il y en a dans ces gauches, on obtient comme résultats une gang d’atomes et de cellules solitaires étant incapables de travailler sur un programme commun solide – qui serait certainement bourrés de compromis (et d’opportunisme), mais au moins qui ferait avancer la société et ses institutions vers quelque chose de plus égalitaire, solidaire, écologiste, démocratique et décentralisé. Je crois que c’est ce qui fait que la gauche n’arrive pas à s’organiser, en général, mais particulièrement au Québec.

Cette attitude de ces gauches fait en sorte qu’en plus de se battre contre la droite, la gauche doit aussi le faire contre les autres gauches.

La gauche s’entredéchire parce que ce n’est jamais assez de gauche, jamais assez de tel courant à la mode, tantôt jamais assez tantôt trop intellectuelle, jamais assez inspiré de tel penseur, jamais assez révolutionnaire; parce que toujours trop à droite. Comme s’il y avait une seule histoire bien définie qui nous attendait pour nous sortir du mal, une clé universelle qui nous délivrerait de la tare individualiste qui pèse depuis trop longtemps sur nous. Ou pire encore, comme si une fois bien «éduqués», les gens deviendraient naturellement bons et partageraient hors de tout doute les valeurs d’égalité, de commune et de révolution qu’on leur aura fait voir grâce à la (leur) «grande Vérité». La gauche aura beau cracher sur les religions ou prendre de haut ceux qui croient, n’empêche qu’elle a tout de la morale religieuse. À tout le moins, du dogme. Elle en est pire puisqu’elle tient le discours de la communauté tout en se refermant dans son individualisme.

Mais surtout, notre gauche québécoise est mal en point parce qu’elle est écartelée par sa bipolarité identitaire. Elle ne sait pas quelle est sa communauté, ni quel État y répond. Elle se sent québécoise, mais s’engage dans la politique canadienne – voire internationale. Elle est apatride tout en étant nation.

On l’a vu dans son histoire : le changement politique au Québec passe toujours par l’idée de l’État – d’abord l’État social puis national. C’en est ridicule à quel point nous ressemblons à un chien qui se mord la queue, historiquement parlant. Dès qu’il y a une crise d’ordre socioéconomique, l’enjeu se termine avec la question nationale. Parce qu’on a toujours les mains liées, que nous n’avons pas le plein contrôle sur notre politique (démocratie). Les années trente et soixante-dix en sont de beaux exemples. Crise économique, retournement de l’enjeu en question nationale, changement/recyclage de grand parti et domination de la question nationale pendant plus de 15 ans avec Duplessis. Au grand désarroi de la question sociale. Révolution tranquille, rattrapage politique et socioéconomique, suite de crises économiques, puis crise identitaire, changement de grand parti et domination de la question nationale pendant encore plus de 15 années.

Tant que nous n’aurons pas réglé la question nationale, tant que nous n’aurons pas une entité politique qui nous est propre nous serons condamnés à la question nationale au détriment de la question sociale. À la gauche social-démocrate, c’est l’enjeu depuis la Conquête. Les rebellions, l’industrialisation, la Grande dépression, la Guerre, la révolution-pas-si-tranquille – et j’en passe – sont autant d’événements historiques qui en font preuve.

Le PQ est né de ce constat de démocrates progressistes se butant à la question nationale. Il était foncièrement social-démocrate. À tout le moins, c’était le cas pour plusieurs de ses membres et pour l’équipe de l’exécutif. Toutefois, le PQ a fait l’erreur de glisser l’indépendance sous le tapis ces dernières années. C’était le seul liant entre ses gauches et une certaine droite nationaliste : tous réunis autour de l’idée que le Québec ait les pleins pouvoirs de sa destinée. Ça n’a jamais été facile au PQ. Mais s’il a pu espérer et réussir à échanger le pouvoir avec le parti libéral après l’échec de 1980, c’est qu’il gardait le cap sur la question nationale – différemment qu’avec la souveraineté mais quand même – grâce à sa positon durant le long rapatriement de la Constitution (nuit des longs couteaux, Beau risque, Meech, Charlottetown,1995,…).

Le coup a été dur en 1995. Et le PQ est tombé dans le déni de la question nationale au point d’en faire un tabou à chaque élection. Ses adversaires (de droite) aux dernières élections l’avaient facile : il suffisait de sortir l’épouvantail d’un 3e référendum et ça y était pour écraser le seul parti de gauche ministrable.

Et à force d’en faire une chose honteuse, l’idée d’indépendance ne se transmet plus à la jeune génération. Comment peut-on s’intéresser à un enjeu dont on ne parle pas? Ah! Si! On en parle : la droite fédéraliste en parle pour dire à quel point ce serait le chaos… Plus de 20 ans à n’en parler que du bout des lèvres ou de façon négative, c’est assez pour faire sauter l’enjeu pour quelques générations.

Plus encore dans le déni et le tabou, la gauche n’ose plus être de gauche. La ligne est tellement “cohérente”, simpliste et assumée à droite – qui navigue sur un vide d’alternative et d’une gauche morcelée en face d’elle – que même la gauche flirte avec la droite pour essayer de retourner au pouvoir. On va même se nommer des chef(fe)s ni-ni.

C’est comme si en jetant l’idée d’indépendance, on avait jeté les idées progressistes avec. Comme un grand abandon politique. C’est presque comme si n’ayant pas été capable d’indépendance, la gauche ne croyait plus en elle. Peut-être avait-elle tellement été monopolisée, sollicitée et excitée par l’indépendance qu’elle en aurait oublié son programme initial? Comme une amnésie post-traumatique dont le deuil jamais fait n’arrive pas à résorber.

La gauche doit revenir à elle-même. S’assumer. Se faire un plan sérieux de réforme démocratique, de partage de la richesse et de transition écologique. Et si la gauche québécoise ne veut pas répéter sa même histoire, elle évitera de nier la question nationale, de sorte à ce que cette dernière ne revienne pas dominer l’espace politique au point d’en tabletter son programme social. Il faut incorporer – voire fusionner – la question nationale à son plan progressiste. Tout en se gardant de faire de l’indépendance son seul et unique enjeu et objectif. C’est un pays qu’elle doit faire, pas juste l’indépendance.

Et les indépendantistes/nationalistes – même ceux de droite – devront aussi se rappeler – et se faire à l’idée – que les seules fois où l’indépendance était à notre porte, c’est quand elle était accompagnée d’un programme progressiste. Il faut noter ce fait. Je devrais même dire cette particularité.

Et sans compter que ce sont ces programmes progressistes qui ont fait la force du Québec d’aujourd’hui. Sur lequel, d’ailleurs, l’austérité libérale fédéraliste s’acharne depuis trop longtemps.

Tomy Grenier

About Tomy Grenier

Tomy est titulaire d'une maîtrise en Études québécoises (histoire politique).

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