L’impasse

Wall Deadlock Lockup Impasse Blind Alley Dead End

Alors que notre civilisation fondée sur l’abondance d’énergie fossile, ayant décuplé ses ravages sur la planète, s’enfoncera de plus en plus dans d’inextricables contradictions, comment réagiront nos concitoyens?

Plus des 85% de l’énergie utilisée demeure d’origine fossile, un stock accumulé d’énergie solaire depuis des millions d’années. Est-il seulement possible d’envisager son remplacement par un flux intermittent d’énergie, toujours d’origine solaire, mais renouvelable comme le vent ou le photovoltaïque? La réponse brutale, c’est non, car il est illusoire de penser remplacer toute l’énergie actuellement utilisée par des modes renouvelables de production énergétique. Qui plus est, le taux de rendement énergétique de ces sources d’énergie ne pourra jamais atteindre l’intensité obtenue des sources de pétrole conventionnel. Pensez! Pour une dose d’énergie investie, on en obtenait 100! Aujourd’hui ce rendement n’est que décroissant, n’atteignant qu’une pour quatre avec une source de pétrole non conventionnel comme les sables bitumineux. C’est donc dire qu’il reste de moins en moins d’énergie en supplément pour satisfaire les autres besoins de cette civilisation fondée sur un productivisme à tout crin et son pendant, le consumérisme, bref sur une croissance sans limites.

Tout au cours des six ou sept dernières décennies, à peine un instant dans l’histoire de l’humanité, l’aménagement des sociétés dites avancées, celles qui consomment le plus de ressources, n’a fait que rendre encore plus dépendante leur population de sources pléthoriques d’énergie fossile. Les cités dortoirs, les banlieues ont poussé comme des champignons exigeant encore plus de ressources pour leur entretien, rendant encore plus tributaires leurs habitants du mode de transport au cœur de cette transformation, l’automobile. Pour s’en convaincre, il n’est que de comparer l’aménagement des pourtours de nos cités peuplés de centres commerciaux, d’autoroutes et de développements résidentiels tous plus semblables les uns que les autres. Que l’on soit à Sherbrooke, aux Trois-Rivières, à Lévis, à Saint-Jérôme ou à Chambly, le paysage demeure le même que celui propre aux autres grandes banlieues nord-américaines.

Pour bien de nos concitoyens, pour cette très grande majorité née alors que ce mode de vie issue de la deuxième Grande Guerre devenait une nouvelle norme, pensée et promue par les GM et les Exxon de ce monde, « The American way of life is not up for negotiations. Period.», comme l’a clamé si haut et si fort George Bush en 1992. Aussi, il faut s’attendre qu’ils en défendent bec et ongles le maintien jusqu’à la dernière extrémité.

Car s’il est difficile de modifier l’opinion d’une personne, il est encore plus ardu de tenter de changer son mode de vie, ses habitudes, le socle de ses certitudes.

« Comment? Mon chez soi sans automobile? Sans des autoroutes pour m’y déplacer, sans nos beaux développements loin des bruits de la ville, sans nos centres d’achat? J’en perds mes repères! »

Alors, il faut s’attendre à ce qu’ils se tournent vers ceux qui leur promettent de défendre ce mode de vie duquel ils sont devenus accros. Des politiciens qui, contre toute vision à long terme, leur promettront son maintien coûte que coûte. Faudra-t-il pour cela détruire entièrement les autres acquis, sacrifier l’intérêt collectif au profit de l’intérêt privé, bazarder le climat et l’environnement pour extraire jusqu’à la dernière goutte de pétrole?

Oui, car la peur du changement est un puissant frein. Nous verrons donc défiler une kyrielle de politiciens exploitant cette frilosité, ceux-ci prétendant exercer le pouvoir pour la seule défense du mode de vie de la classe moyenne, majorité silencieuse devenant de moins en moins nombreuse au fil des ans.

Car ils ne réussiront qu’à retarder de quelques années l’échéance, détournant au profit de l’oligarchie les derniers profits, laissant miroiter aux indigents les retombées de ceux qui savent brasser les « vraies affaires ». Ce n’est que lorsque le système économique gangréné par la gabegie financière s’effondrera qu’un sursaut sera peut-être possible. Pourtant ce scénario, connu depuis « The Limits to Growth », aurait dû susciter il y a bien longtemps la volonté de changer de trajectoire.

Mais l’on ne change pas l’écosystème du système économique, comme l’on change de chemise. Celui qu’un demi-siècle de mal aménagement à contribuer à créer, ne se remplace pas par un coup de baguette magique. Et encore faudrait-il que les humains prennent conscience du danger. Il ne s’agit pas ici d’un feu bien visible dévorant tout sur son passage, mais d’un mal insidieux implanté au cœur même du mode de vie de nos semblables. L’évolution ne semble pas nous avoir donné la capacité d’envisager ou même d’être effrayé par de telles calamités.

Donc, préparons-nous à voir encore beaucoup de nos voisins et bien de nos amis continuer à promouvoir implicitement ce mode de vie énergivore lorsqu’ils planifieront demain leur prochain voyage dans les îles du Sud, ou qu’ils s’apprêteront à s’acheter leur prochain VUS, un véhicule si sécuritaire sur les routes, ou à investir dans l’achat d’une propriété périurbaine qui, vous le savez, prendra de la valeur du simple fait du marché!

La gauche divisée en mille chapelles laisse la voie libre à une droite qui a le vent dans les voiles, vent alimenté par la sourde peur de perdre les balises auxquelles la majorité est habituée. Comment faire un contrepoids face à une telle dérive? Comment surmonter cette impasse?

Je doute fort que l’agora politique d’une capitale de province, condamnée à l’être encore pour au moins plusieurs années sinon pour toujours, puisse constituer la scène d’où pourra s’amorcer le virage requis. Les politiciens mêmes les plus déterminés deviennent vite pusillanimes quand faisant face aux diktats des ploutocrates et à la grogne des électeurs, ils osent tenter des remises en question pourtant possiblement salutaires. S’il y a un lieu où pourra commencer à croître un monde nouveau, c’est plutôt au ras du sol, dans l’échange entre les citoyens, dans le développement de réseaux d’entraide misant sur la coopération et la solidarité. Bref en semant dès maintenant les ferments des changements de demain dans les rapports entre les humains… pour après.

Et tant mieux, si ces changements peuvent prendre appui sur des innovations sociales et techniques modifiant nos rapports, comme le développement d’une économie réellement collaborative offrant l’usage et le partage plutôt que l’appropriation individuelle des biens et des services; comme le renforcement des règles et des pratiques encadrant l’entrepreneuriat démocratique; comme la mise en commun des moyens et des ressources allant du consommateur au producteur pour développer des échanges locaux mutuellement viables; comme cette idée d’une monnaie alternative favorisant l’intercoopération entre tous les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Car le changement percolera du bas vers le haut et non pas du sommet de la pyramide sociale. Le monde politique ne suivra que lorsque la crise surviendra et qu’une pluralité citoyenne le contraindra à venir appuyer des initiatives qui se seront d’abord déployées à la marge du système économique actuellement dominant.

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Pierre-Alain Cotnoir

À propos de Pierre-Alain Cotnoir

Pierre-Alain Cotnoir se définit comme un coopérateur. De 1975 à aujourd’hui, il s’est impliqué dans de nombreuses coopératives comme la Coopérative étudiante Durocher, la Caisse populaire de l’UQAM, la coopérative à fins sociales Café des Moissons, la Coopérative d’habitation du Châtelet, la FECHIMM, la CQCH, la CDRML, Cooptel, la MC2M, la Coop ADAPTE, et bien sûr la Coop de solidarité WebTV. Détenteur d’un doctorat en éthologie, il s’intéresse plus particulièrement à la transmission des traits culturels et aux dynamiques de changement en regard des différences culturelles telles qu’elles se manifestent dans les attitudes, les pratiques, les valeurs et les modes de vie présents au sein d’une population.

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