8 mars : L’émancipation des femmes telle que je l’ai vécue

J’aurai assisté, au cours de ma vie, aux grandes étapes de l’émancipation des femmes, sans aucun doute une des révolutions culturelles les plus importantes de notre époque. Chacun la vit à sa façon.

Durant mon enfance (je suis né en 1936), les femmes étaient essentiellement des mère, gardiennes de la famille, responsables de la survivance, esclaves de la reproduction et du chef de famille, sous l’autorité divine du clergé. On travaillait pour la patrie, comme on disait. Le mariage et la famille étaient un passage obligé autant pour l’homme-pourvoyeur que pour la femme-matriarche: un vieux garçon ou une vieille fille n’avaient pas de statut. Les « gens mariés » seuls jouissaient d’un statut respecté. On se fréquentait pour se marier : l’amour était optionnel. Ce régime a pesé lourd tant sur les hommes que sur les femmes, mais cette vie de famille et de paroisse sans équivalent ailleurs dans le monde a façonné le peuple courageux que nous sommes.

La première vague d’émancipation est survenue chez nous avec la Révolution tranquille, lorsque j’enseignais à Jonquière. Les filles sont entrées au Cégep et la pilule contraceptive, suivie bientôt de l’accès à l’avortement, leur a permis de se libérer de l’esclavage de la reproduction et d’avoir accès à l’amour libre. Claire Kirkland-Casgrain leur a obtenu un statut de personnalité légale indépendante de leur mari. Et une fois instruites, libres et autonomes, elles allaient maintenant pouvoir sortir de leurs cuisines pour aller travailler, conquérir leur autonomie économique et exiger l’égalité avec les hommes. Progressivement, elles ont conquis tous les niveaux de responsabilité au travail et dans la vie publique, et réclamé cette égalité à tous les niveaux, et elles continuent à le faire. Et nous avons appris à travailler ensemble, à nous occuper de nos enfants, à partager les tâches quotidiennes et à nous apprécier mutuellement, sans pour autant penser que les rôles sont interchangeables pour tous, partout et tout le temps. Cette liberté a aussi amené son cortège de nouveaux défis : les relations sexuelles hors mariage, les unions libres, le contrôle des naissances, les garderies, les divorces, les pensions alimentaires, les familles reconstituées, le partage des tâches domestiques, l’équité salariale, la tolérance pour les minorités sexuelles, etc.

Nous sommes entrés dans une deuxième vague d’émancipation : celle-ci touche le rapport intime de pouvoir qu’exercent traditionnellement les hommes sur les femmes perçues comme objet de désir. On atteint le cœur du rapport entre hommes et femmes, la dynamique intime de la reproduction sexuée, la violence et les rapports de pouvoir qui se sont installés au cours de l’histoire dans les relations entre les hommes et les femmes. Certains en profitent pour remettre en question la réalité biologique des sexes qu’on voudrait réduire à une réalité perçue plutôt qu’à une réalité objective, mais sans aller jusque là, c’est la notion de consentement et de respect de la personne qui vient bousculer les vieux instincts de prédateur et de proie, de mâle dominant et de femelle soumise ou victime. Les batailles de mâles pour les femelles ne sont peut-être pas encore sur le point de cesser -encore que les mâles sont de moins en moins équipés pour se battre…quoique pas moins jaloux pour autant!- mais la violence conjugale, les agressions et les inconduites sexuelles des mâles face aux femmes, ou inversement, ne seront désormais tolérées sous aucun prétexte. C’est tout le code de la séduction, de la « conquête » et de la domination entre hommes et femmes qui est en cause. Après l’amour courtois, il faut maintenant inventer l’amour consentant et libre, sans pour autant abolir le jeu des attraits du mâle qui se fait valoir et des charmes de la femme qui les attire et les choisit, Tout un travail d’imagination et de cœur. L’omniprésence de la pornographie agit ici souvent de contre-message. Il reste encore beaucoup à faire, mais nous pouvons être fiers du chemin parcouru au Québec. Ce sont les femmes elles-mêmes en général qui ont obtenu ces gains de haute lutte; malheureusement, un certain féminisme qui abuse des généralisations et des accusations n’est pas toujours d’un grand secours

Je rêve du jour où on n’aura plus besoin de nous affliger d’étiquettes intempestives à propos de tout et de rien : journée de la femme, première femme à occuper ce poste, tous des mâles blancs hétéros, minorités visibles ou racisées, le mois des noirs, hommes, femmes, transgenres, LGBThijklm, premier homme à accoucher, première transgenre à présider la Fédération des femmes, etc.
Je rêve du jour où ce qui nous unit -le fait d’être des êtres humains, des personnes, des citoyens du Québec- sera plus important que nos identités particulières et donnera un sens à toutes ces identités…où nous serons simplement des êtres humains et des Québécois égaux.

Je rêve du jour où l’on pourra aimer chaque personne pour ce qu’elle est, sans les étiquettes.

Roméo Bouchard

About Roméo Bouchard

A étudié en philosphie, histoire et sciences politiques, tour à tour professeur en philosophie et communication à Jonquière, Montréal et Rivière-du-Loup, journaliste à la pige et à la CSN, agriculteur biologique et agent de développement local et régional à Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur de l’Union paysanne, de la Coalition pour un Québec des Régions et de la Coalition SOS-Pronovost, auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture paysanne, le développement et l’autonomie des régions, les enjeux écologiques et la démocratie.

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