À propos du partage des richesses

Les inégalités sociales et le partage des richesses préoccupent tous les progressistes : ce sont des problèmes “sociaux”, à première vue, mais dont les causes et les solutions sont en fait essentiellement économiques. On ne peut s’y attaquer sérieusement sans s’attaquer au coeur et au moteur du capitalisme néo-libéral qui nous domine : l’accumulation de la richesse entre les mains de quelques grands actionnaires multinationaux. Les partis politiques actuels se contentent la plupart du temps de listes d’épiceries et de promesses électorales à la pièce, sans jamais proposer un projet politique global et cohérent pour s’attaquer à ce monstre qui fait la loi. C’est pourquoi un des 4 axes d’intervention que propose le manifeste de L’Aut’gauche, le partage de la richesse, a ciblé des mesures visant d’une part à freiner le plus sûrement cette accumulation et concentration de la richesse, et d’autre part, à assurer le mieux une redistribution équitable de la richesse. Les propositions suggérées sont plus qu’une énumération de vœux pieux : elles s’attaquent aux causes économiques de l’inégalité sociale. Il s’agit bien sûr d’orientations, car le Québec ne peut pas, la plupart du temps, agir efficacement seul sur ces leviers majeurs de l’économie. Mais il peut aller dans cette direction.

Freiner l’accumulation et la concentration de la richesse

L’État démocratique, tel que nous l’avons imaginé au Québec, a le devoir d’encadrer l’activité économique de façon à garantir l’équité sociale et la pérennité de l’espèce humaine et de son habitat. Un revenu maximum admissible (i.e. au-delà duquel le taux d’imposition approche 100%), se situant à environ 10 fois le revenu moyen canadien (qui est de 60 000$) nous paraît être la mesure fiscale la plus importante pour freiner la course à l’accumulation. Cette mesure serait évidemment inutile si on n’éliminait pas du même coup l’évasion et la fraude fiscale, donc les paradis fiscaux et la corruption. Il est non moins important de s’attaquer aux grandes multinationales qui contrôlent les secteurs dominants de l’économie, à commencer par les banques qui se sont approprié, depuis les années 1970, le pouvoir exclusif de créer la monnaie fiduciaire et de prêter aux entreprises et même aux gouvernements. Elles sont désormais détentrices de tout l’argent disponible et responsables de la spéculation qui remplace de plus en plus l’économie réelle. Six banques systémiques contrôlent l’ensemble des finances et de l’économie mondiale. À terme, il faut envisager des banques démocratiques, sans but lucratif, dont le mandat soit essentiellement de faire circuler l’argent en s’assurant qu’il serve à des activités socialement et écologiquement justifiées : ni plus ni moins qu’une démocratisation radicale de l’économie. Enfin, il faut tenter de limiter la croissance à tout prix, notamment la production et la vente de produits inutiles, luxueux, énergivores, polluants, obsolescents, non recyclables par une taxation dissuasive de ces produits et un sévère encadrement de la publicité et du crédit, qui sont les moteurs principaux de la consommation. Cette diminution de la production et de la consommation inutile au profit d’une économie des besoins et de l’équité est évidemment essentielle pour assurer la transition écologique qui se fait de plus en plus urgente.

Redistribuer la richesse collective

L’État social, tel que nous l’avons bâti au Québec, a un rôle essentiel dans la gestion et la redistribution de la richesse collective. Un revenu de base universel et inconditionnel demeure un des meilleurs moyens de corriger les injustices et inégalités cruelles créées par le marché du travail, le système du salariat actuel et la gestion à la pièce des programmes sociaux. La richesse est le résultat collectif des actions d’un pays et d’un peuple, de ses ressources, de sa population, des services publics, des avancées technologiques et culturelles, etc. : son mode d’appropriation actuel engendre des inégalités sociales totalement injustes. Le revenu de base aura comme conséquence une réorganisation majeure du travail, de l’entreprise, de la participation des travailleurs à la gestion et aux profits, de l’économie sociale. Un mécanisme de redistribution essentiel est le filet social et l’accessibilité de tous aux services de base : santé, éducation, justice, famille, logement, transports, culture, loisirs, information. Le revenu de base vient compléter ce filet social en ouvrant la possibilité pour chacun de contribuer au bien collectif tout en améliorant son propre sort. Une partie importante de la richesse collective au Québec provient de l’exploitation des ressources naturelles, mais celles-ci sont malheureusement concédées presque sans condition à des multinationales qui les exploitent en fonction de leurs marchés mondiaux. Ces richesses collectives doivent être récupérées et les conditions de leur utilisation doivent être renégociées de façon à ce que la collectivité en ait le contrôle et en partage les fruits. Un dernier champs d’intervention est essentiel : c’est une redéfinition des règles du libre échange entre les différents pays du monde. Les ententes actuelles sont conçues pour favoriser le pouvoir et les intérêts des multinationales, au détriment le plus souvent de l’autonomie et des intérêts des peuples participants. Elles ont créé un pouvoir trans et supra national, qui réduit la souveraineté des peuples à néant dans beaucoup de secteurs. Ce modèle d’échange doit être corrigé et même inversé, de façon à favoriser, par la complémentarité, l’autonomie des pays participants, la relocalisation de l’économie et l’équité des échanges.

Une économie des besoins et du partage

À l’horizon des ces réformes, ce qu’on entrevoit, c’est une transformation profonde de notre système économique, politique et social, qui lui permettrait d’assurer, en même temps que l’équité sociale et un réel bonheur individuel, la qualité de la vie démocratique, la souveraineté du peuple et la transition écologique. Certains diront qu’en freinant la motivation capitaliste que constitue l’accumulation, on risque de tarir la production de la richesse elle-même. Sans moteur, l’économie va s’effondrer, les fonds pour garantir le filet social fondre comme neige et la misère s’installer. Sans grands actionnaires, pas d’investissements. Mais il y a eu une histoire de l’humanité avant le capitalisme, et pendant longtemps, l’économie des communautés a été basée basée sur les besoins et le partage. Même si les moyens technologiques, l’interdépendance et l’individualisme dont nous jouissons aujourd’hui sont totalement incomparables, rien ne dit qu’il n’est pas impératif et possible de recomposer notre société sur les bases d’une économie des besoins et de l’équité plutôt que d’une croissance et accumulation indéfinies et suicidaires. Nous risquons d’ailleurs fort d’y être forcés. La croissance doit cesser de se mesurer au PIB et au simple bien-être matériel et quantitatif, mais chercher à accroître le bien-vivre, l’équité sociale et la pérennité de l’espèce humaine et de la planète Terre.

Dès lors, on peut commencer à parler d’un réel projet politique, sinon d’une utopie politique inspirante. Car ces changements structurels ne seront possibles que si, comme citoyens, nous reprenons le contrôle des décisions collectives, de l’État

Roméo Bouchard

À propos de Roméo Bouchard

A étudié en philosphie, histoire et sciences politiques, tour à tour professeur en philosophie et communication à Jonquière, Montréal et Rivière-du-Loup, journaliste à la pige et à la CSN, agriculteur biologique et agent de développement local et régional à Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur de l’Union paysanne, de la Coalition pour un Québec des Régions et de la Coalition SOS-Pronovost, auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture paysanne, le développement et l’autonomie des régions, les enjeux écologiques et la démocratie.

Voir tous les articles de Roméo Bouchard

Laisser un commentaire