« Tumultes politiques » ou obsession ethnique?

Le dernier dossier de la revue Relations.

En parcourant le dossier politique du dernier numéro de la Revue Relations, j’ai compris pourquoi son rédacteur en chef, le très chrétien Jean-Claude Ravet, avait gentiment écarté ma proposition de publier le manifeste L’Aut’gauche -ou à tout le moins d’en faire état- dans le dossier en préparation sur la recomposition politique en cours. De fait, il ne s’y trouve aucune mention.

Le dossier en question vient de paraître. Il s’intitule « Tumultes politiques : décoder le présent ». Il comporte, outre un éditorial on ne peut plus clair de Jean-Claude Ravet, 8 textes de savants et peu connus professeurs d’université ou de cégeps qui, à l’exception du texte de Jonathan Durand Folco beaucoup plus lisible et concret, tiennent un discours hautement idéologique et illisible mais clairement adepte de la « politique des identités », celle que nous avons qualifié, dans le manifeste de l’Aut’gauche, de “multiculturelle, inclusive et post-nationale”. N’y cherchez pas de propositions sur la réforme démocratique, la souveraineté du peuple, l’identité québécoise, l’autonomie des communautés locales, la souveraineté de l’État, le partage de la richesse et même la transition écologique : tous ces auteurs n’en ont que pour les dérives racistes et fascistes de l’extrême droite, du populisme et même de la gauche domestiquée à la mondialisation néo-libérale. La plupart des textes offrent un florilège rare d’amalgames vicieux entre nationalisme, fascisme, ethnocentrisme, xénophobie, colonialisme, discours haineux, anti-féminisme, appropriation culturelle, etc. La seule démocratie qui trouve grâce à leurs yeux est celle qui privilégie les minorités et les droits de la personne; quant à la transition écologique, elle se résume au retour à la philosophie amérindienne. L’obsession ethnique est omniprésente et la société des identités remplace la société des citoyens égaux d’un pays en commun.

Jean-Claude Ravet donne le ton dans son éditorial, un ton assez surréaliste, en dénonçant « l’élection à l’échelle du globe de gouvernements autoritaires et populistes défendant un nationalisme ethnoculturel intolérant à l’égard des femmes, des minorités et des migrants…le signe d’un tournant vers l’ethno-nationalisme populiste, une nouvelle forme de la régulation politique adaptée au capitalisme globalisé ». Même les partis de gauche sont asservis au néo-libéralisme qui est parvenu à « désamorcer les revendications émancipatoires des mouvements sociaux en faveur des femmes et des minorités sexuelles pour les mettre au service de l’atomisation de la société et une conception capitaliste du progrès, déconnectée de toute considération collective et éthique …La démocratie y est soit vidée de son sens, soit conçue comme une forteresse identitaire protégeant des assauts fantasmés de minorités menaçantes». La solution est dans le parti-pris pour les « évincés et les dépossédés de la société -incluant les minorités- portant leur colère légitime tout en les détournant des sirènes fascisantes. Ce parti-pris pour les appauvris et les exclus doit soutenir une radicalisation de la démocratie ». Tout le reste est du néo-libéralisme camouflé, qui « se rabat sur l’ethnoculturel et le religieux comme causes des problèmes sociaux des classes populaires et moyennes. » (Campana et Helly).

Permettez-moi de citer un exemple du langage codé illisible de ces intellectuels : il s’agit de l’afflux des immigrants « La désincorporation sociale des ordres et des rangs, la désidentification culturelle, confessionnelle, idéologique, la dénationalisation étatique, civique, coloniale, toutes ces défections comportent un versant novateur et prometteur qui est comme l’envers de la désaffiliation que Castel avait associé à la montée des incertitudes. De nouvelles formes de subjectivations politiques….. » (Étienne Tassin, spécialiste de la pensée d’Annah Arendt.

Nous sommes en plein délire idéologique et verbal. Pendant ce temps, dirait Richard Martineau, les Québécois se demandent s’ils vont voter pour Couillard ou pour Legault.

Heureusement, le dossier se termine sur un bon texte de Jonathan Durand Folco qui propose des « voies pour sortir de la mondialisation néo-libérale », notamment, la mise en place de communautés résilientes, de nouveaux modèles d’auto-gestion des communs et un mouvement municipaliste «qui ouvrent la voie à une rupture plus profonde, en érodant progressivement les contraintes du système, mais il faudra aller plus loin », par exemple, en construisant « une nouvelle république sociale, plurinationale et décentralisée par le biais d’un processus constituant ».

Il est temps de ramener l’engagement politique progressif sur terre, dans la réalité québécoise où, bien que nous soyons nous-mêmes une minorité comme nation de langue et de culture française en Amérique, nous avons su créer une société unique par sa culture, sa solidarité sociale et son égalité citoyenne. Le manifeste de l’Aut’gauche, tout en étant conscient de la tentation que représente l’extrême droite, refuse d’enfermer l’engagement politique citoyen dans la politique des identités et propose un vaste projet politique commun qui s’attaque de front au système économiques actuel et à ses conséquences désastreuses sur la démocratie, la richesse et notre habitat.
(Relations et son rédacteur en chef, Jean-Claude Ravet)

Roméo Bouchard

About Roméo Bouchard

A étudié en philosphie, histoire et sciences politiques, tour à tour professeur en philosophie et communication à Jonquière, Montréal et Rivière-du-Loup, journaliste à la pige et à la CSN, agriculteur biologique et agent de développement local et régional à Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur de l’Union paysanne, de la Coalition pour un Québec des Régions et de la Coalition SOS-Pronovost, auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture paysanne, le développement et l’autonomie des régions, les enjeux écologiques et la démocratie.

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