Laïcité, identité et tolérance

« Il ne peut y avoir d’émancipation uniquement à travers la défense des individus (ce qui est justement la forme préconisée par le multiculturalisme canadien); au contraire, l’émancipation véritable et la véritable défense des minorités exigent des transformations économiques, politiques, sociales et institutionnelles profondes de la société québécoise, transformations qui sont justement invisibilisées dans le discours qui s’en tient à la défense des identités ..Nous pensons que l’alternative entre multiculturalisme tolérant et repli xénophobe relève d’une forme spectaculaire du débat politique et qu’il faut affirmer qu’il existe d’autres voies. » « Aucune fuite dans quelque grand tout abstrait et lointain ne peut remplacer la concrétude de l’enracinement premier. » Éric Martin, Un pays en commun, p.65 et 87).

Ces derniers temps, des accusations d’intolérance, envers moi et d’autres intervenants, se sont retrouvées sur facebook à plusieurs occasions, et ont donné lieu à des échanges disgracieux et malheureux. Ces propos ont généralement trait à la façon de concevoir la laïcité et l’intégration des immigrant d’une part, et d’autre part, la place que doit occuper l’identité nationale dans la citoyenneté québécoise commune. Ces débats prennent malheureusement trop de place, laissant dans l’ombre des enjeux majeurs, tels la réforme de notre démocratie, le partage de la richesse et la transition écologique urgente; mais il semble qu’ on ne peut y échapper.
Liberté de pensée et rectitude politique
 Le multiculturalisme, tout comme le nationalisme, ne sont pas des crimes mais des façons de concevoir le vivre ensemble. Les diverses opinions à ce sujet sont tout à fait légitimes dans une société démocratique et doivent faire partie des débats politiques, d’autant plus qu’elles s’incarnent généralement dans les programmes politiques respectifs des différents partis politiques qui briguent les suffrages des citoyens. Ce qui l’est moins cependant, ce sont les accusations et les excommunications injustifiées et parfois malhonnêtes qui transgressent impunément, sur les médias sociaux particulièrement, les règles élémentaires de la raison, de la tolérance et de la morale à l’égard des opposants; c’est l’imposition d’une rectitude politique.
 La présence croissante de communautés ethniques provenant de pays orientaux où religion, culture et politique sont encore intimement liées fait en sorte que la polarisation des extrêmes sur la laïcité et le nationalisme ne cesse d’augmenter et risque d’atteindre des sommets inquiétants au cours des prochains mois de campagne électorale. Il me paraît essentiel de s’exprimer clairement sur ces sujets et de ne pas interpréter à tort et à travers les opinions émises. Pour un, je vais tenter de le faire ici.
Laïcité
 Pour ma part, je l’ai souvent expliqué, je suis en faveur, idéalement du moins, d’une LAÏCITÉ complète comportant la séparation de l’État des religions, la neutralité de l’éducation publique et des services publics, l’interdiction des signes religieux (le voile islamique et le turban sikh en sont) à l’Assemblée nationale (l’édifice -donc le fameux crucifix- et les législateurs et représentants de la nation) et chez tous ceux qui dispensent les services publics, l’interdiction du voile intégral islamique dans l’espace public, la restriction des accommodements religieux, le retrait des subventions aux écoles confessionnelles, la préservation des vestiges religieux patrimoniaux et historiques reconnus, notamment dans le calendrier civil. Je dis bien « idéalement » car je conviens tout à fait qu’on doit tenir compte des consensus possibles et du temps pour y arriver.
 Je suis conscient que cette opinion sur la laïcité n’est pas partagée par tous mais elle n’en est pas moins légitime et ne justifie en rien qu’on me qualifie, moi ou d’autres qui partagent cette opinion, d’intolérance et d’islamophobie, ni qu’on nous accuse de violer les droits de la personne. L’interprétation de la charte canadienne par la Cour suprême est le critère de la légalité canadienne mais pas forcément de la vérité -et encore, la clause dérogatoire est elle aussi légale. La laïcité, tout comme la tolérance, sont une conquête profondément ancrée dans le patrimoine culturel et politique du Québec, et elles font partie de ce que nous partageons en commun. La laïcité, en soi, n’est pas une forme d’intolérance mais une façon de garantir la liberté de toutes les religions et d’empêcher que l’une ou l’autre d’entre elles n’impose sa loi à tout le monde.
Identité
 Également, je suis indépendantiste et je considère que l’IDENTITÉ propre du Québec comme nation, comme peuple et comme société distincte est un fait indéniable et doit faire partie du patrimoine commun et de la citoyenneté qui nous unit tous au Québec.
Cette identité est le résultat d’une histoire commune qui va du peuplement français en Amérique, en lien étroit avec les Premières nations, à notre lutte difficile pour maintenir la langue et la culture française et nous émanciper de la domination anglo-saxonne, de notre long exil dans les campagnes, de la seconde conquête que fut chez nous la révolution industrielle à l’incroyable Révolution tranquille qui nous a mis au monde comme Québécois, sans oublier les deux référendums que nous avons perdus.
 Les éléments marquants de cette identité sont l’attachement à notre État national et à son autonomie, à la langue et à la culture québécoises, un esprit d’égalité, d’indépendance, de liberté et de solidarité sociale remarquable, l’égalité de la femme et le respect des minorités, la simplicité et la joie de vivre, une créativité exceptionnelle, le sentiment et la fierté de former une société distincte au Canada, en Amérique et dans le monde; mais aussi, malheureusement. les défauts des peuples colonisés, comme la peur, la division, le sentiment d’infériorité, la tendance à attribuer aux autres la responsabilité de ses malheurs, etc. Je crois personnellement que nous pouvons et devons nous ouvrir aux autres et lutter contre la discrimination sans renoncer à cette histoire, à ce projet et à cette identité québécoises. L’enracinement familial, régional et national n’est pas optionnel : il est structurel. Le nationalisme québécois d’après la Révolution tranquille, longtemps porté par le Parti québécois, même s’il a eu ses moments de repli sur soi et de néo-libéralisme, est essentiellement un nationalisme d’émancipation et de solidarité, même s’il ne peut oublier notre vulnérabilité comme petit peuple unique dans un Canada, une Amérique et un monde anglophone. Nous avons tout ce qu’il faut pour affronter l’avenir.
 Je considère que de ressentir un attachement profond à ce peuple québécois, à son histoire et à sa volonté d’exister comme pays ne nous empêche pas de nous ouvrir aux autres et au monde, d’accueillir les immigrants et de vouloir les intégrer, de combattre la discrimination sous toutes ses formes, et ne fait pas de nous automatiquement des racistes, des régressifs, des xénophobes, des gens repliés sur eux-mêmes et leur passé, des revanchards, voire même des fascistes. Certains franchissent malheureusement cette ligne rouge du racisme et de la xénophobie, mais ce n’est pas le cas de la grande majorité des Québécois progressistes, indépendantistes ou « identitaires ». « Mon père a fait bâtir maison, chante Vigneault, ma maison c’est votre maison et les humains sont de ma race ».
Démocratie et citoyenneté québécoise
 Je l’ai souvent expliqué, je partage plusieurs positions du Parti québécois et de Québec solidaire, et je critique également plusieurs positions de ces deux partis, mais je ne suis membre d’aucun.
 Je suis par dessus tout en faveur d’une réforme profonde de notre démocratie et j’estime que les partis politiques sont les principaux responsables de sa perversion. Je crois que c’est le retour à la souveraineté du peuple et l’exercice de cette souveraineté dans un processus constituant qui peut nous permettre de refonder et de redéfinir cette citoyenneté québécoise capable de nous unir tous et chacun, quelles que soient nos origines et nos différences. C’est à partir de là que nous pourrons nous attaquer ensemble au partage de la richesse et à la transition écologique sans lesquels nous ne saurons éviter l’effondrement social et écologique que tous les chercheurs nous prédisent.
 Les extrémistes, de quelques nature qu’ils soient, qui ne sont pas capables de faire ces distinctions, ne méritent pas qu’on les écoute et qu’on leur laisse toute la place. Ils empoisonnent les débats et sèment la confusion et la division. Ils étouffent la parole citoyenne et décourage l’engagement politique citoyen. Ce sont eux les apôtres de l’intolérance.
Roméo Bouchard

À propos de Roméo Bouchard

A étudié en philosphie, histoire et sciences politiques, tour à tour professeur en philosophie et communication à Jonquière, Montréal et Rivière-du-Loup, journaliste à la pige et à la CSN, agriculteur biologique et agent de développement local et régional à Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur de l’Union paysanne, de la Coalition pour un Québec des Régions et de la Coalition SOS-Pronovost, auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture paysanne, le développement et l’autonomie des régions, les enjeux écologiques et la démocratie.

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