Sur quoi bouger d’ici le 1er octobre ? Une contribution

« La bataille du climat se joue maintenant, si on la perd, on perd toutes les autres »

Les débats de cet été et les élections qui viennent

Les débats de cet été ont été emmenés encore une fois sur les identités particulières. Nous continuons donc plus que jamais à gauche à vivre cette profonde contradiction que nomme assez bien Edgar Morin, le sociologue et philosophe français qui étudie les mouvements sociaux depuis plus de 50 ans : « Alors que la crise planétaire montre une communauté de destin pour tous les humains en péril, cette crise provoque non pas une prise de conscience de cette communauté, mais au contraire, la rétraction sur une identité particulière, ethnique, religieuse… » (dans Où est le peuple de gauche?, Éditons de l’Aube, 2017). Ce qui n’annonce pas de façon évidente des débats de fond sur ce que cache la canicule généralisée chez nous et dans le monde, laquelle engage chacun et chacune d’entre nous : l’urgence écologique. Il faut éviter la rétraction à gauche sur les identités particulières – toutes légitimes soient-elles par ailleurs -, tous les humains étant citoyens de quelque part avant d’être citoyens du monde, mais citoyens d’un monde « en péril » pour employer l’expression d’Edgar Morin.

En effet l’urgence écologique est en voie de devenir, pour l’humanité, une question de vie ou de mort nous dit sans hésitation André Orléans, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris tandis que le dirigeant du mouvement communautaire et écologique du Pays Basque français Txetx Etcheverry nous dit d’emblée dans une formule choc : « La bataille du climat se joue maintenant, si on la perd, on perd toutes les autres ». De même, la Confédération syndicale internationale (CSI) nous dit « Il n’y aura pas d’emploi sur une planète morte » en cherchant des solutions pour une partie de ses membres vivant une forte inquiétude quant au sort réservé à leur emploi lorsqu’ils sont liés directement ou indirectement à des entreprises très polluantes…La CSI dit aussi : « Pas de plan B parce qu’il n’y a pas de planète B ».

La présence du défi écologique d’ici le 1er octobre

La question qui tue à mon avis pour les prochaines élections au Québec est la suivante : l’urgence écologique sera-t-elle suffisamment présente dans l’espace public ? Il ne l’a jamais été vraiment dans les élections précédentes ou si peu. Et on sait déjà que rien d’ambitieux ne sortira de cette élection avec une tendance à droite allant chercher 70% du vote (CAQ et PLQ) et une tendance à gauche à 30% (PQ et QS), cette dernière étant par surcroît fortement divisée et peu réconciliable sur des questions de fond telles la laïcité et la question nationale notamment. Ce qui ne veut pas dire que rien ne peut être fait et qu’il faut plutôt attendre que ce train-là soit passé. Il faut plutôt presser le citron dans chaque comté où c’est possible de le faire. Parce que cela pourrait entre autres choses favoriser des convergences entre organisations sociales qui, en période « normale » défendent surtout des revendications immédiates…en rangs dispersés. Comment ? La solution la plus sensée est venue de la gauche citoyenne, surtout celle évoluant dans le monde syndical et dans les organisations écolos. Puisque la gauche politique que nous avons ne nous satisfait pas vraiment (ce qui n’a pas toujours été le cas), construisons nos propres plateformes où par-delà nos intérêts particuliers d’organisations, des propositions d’intérêt général peuvent être mises de l’avant. Ce qui fut fait. 

Sur quoi bouger pour faire avancer le débat sur cette question centrale?

Mentionnons qu’au Québec et dans beaucoup de pays, les mouvements sociaux ont commencé à se mobiliser sur des revendications à contenu écologique de plus en plus fort : sortir du pétrole notamment en mettant fin aux subventions de ces dernières ; imposer une taxe carbone ; généraliser l’hydroélectricité, l’éolien, le solaire, la biomasse dans tous les secteurs c’est-à-dire dans le transport, l’habitat, l’agriculture et l’alimentation, l’industrie…. En accordant une priorité première à la sortie du pétrole par tous les moyens du bord dont celui de cesser de subventionner ces énergies d’une autre époque. Dans le monde, les États ont subventionné les énergies fossiles à la hauteur de $200 milliards par année entre 2010 et 2014. Au Canada seulement les subventions dépasseraient $700 millions annuellement nous dit A. Shields dans Le Devoir (22 septembre 2015). C’est une énormité.

Ce qui veut dire que la mobilisation pour que l’État québécois mette de l’avant des politiques économiques au service d’une transition écologique est devenue impérative : agriculture et forêt, transport, industrie, habitat, énergies, etc. Et un État qui met ses politiques sociales au service de l’assurance d’un double risque, ce qui n’est pas le cas présentement, risque qui est tout à la fois social et écologique : pollution liée au transport, insalubrité et faible efficacité énergétique des logements dans les quartiers populaires, manque d’espaces verts dans ces mêmes quartiers, sécheresses ou inondations, etc. Bref tous ces problèmes ont un impact sur la santé.

L’urgence écologique au Québec : les mobilisations en cours pourraient changer d’échelle       

Dans les dernières années, il y a eu des mobilisations qui ont bien fait progresser la prise de conscience de cette urgence écologique. La mobilisation du 11 avril 2015, cette Marche Action Climat qui a réuni 25 000 personnes à Québec en aura fourni un bel exemple. En outre, de bien des façons, les groupes écologistes ont acquis une expertise et une longue expérience gagnant ainsi progressivement leur place dans l’espace public et dans un certain nombre d’institutions. Par ailleurs des mouvements (syndicats, groupes de femmes, associations étudiantes, organisations communautaires) sympathisent avec ces mobilisations. Ce à quoi il faut ajouter qu’un mouvement majeur de désinvestissement des énergies fossiles (universités, fondations, le plus grand fonds souverain au monde, celui de la Norvège, des fonds de pension, etc.) s’est fait sentir ici au Québec et dans l’ensemble de la planète.  Des manifestes ont également été lancés : l’Élan global au Québec et le Grand bond en avant à travers le Canada par Naomi Klein recueillant des dizaines de milliers de signatures. Mot d’ordre de ces manifestes : « Les petits pas ne peuvent plus nous mener là où nous devons aller. Nous devons bondir vers l’avant ».

L’indispensable intervention des pouvoirs publics et des institutions internationales

En bout de ligne toutes ces initiatives doivent être soutenues par une fiscalité écologique fortement incitative qui déplacerait un % consistant de nos impôts dans cette direction…en mettant l’argent à la bonne place : 1) en cessant toute subvention à la production d’énergies fossiles ; 2) en déplaçant cet argent vers les énergies renouvelables ; 3) en récupérant l’argent qui s’est fiscalement évadé d’ici ; 4) en imposant davantage les plus riches ; 5) en investissant dans le social de prévention (la Santé au Québec est surtout curative en occupant 40% du budget total de l’État et l’Environnement, 0.2% (vous avez bien lu !) Et surtout de concert avec ses positions, choisir globalement de faire croître certains secteurs et d’en faire décroître d’autres.

Mais autour de quelles avenues favoriser le minimum requis d’unité et de perspective commune pour cette élection? Quelques pistes par-delà les grands objectifs généraux commencent à se faire jour et à convaincre. La plateforme avancée par des syndicalistes et des écologistes en mai dernier donne déjà une bonne idée des opérations concrètes à mener dans cette direction.

Avec une stratégie : la conquête des comtés prenables à la droite là où le résultat anticipé est serré.

Et cinq revendications d’intérêt général :

1) Le salaire minimum à 15 $ l’heure;

2) Le réinvestissement dans les programmes sociaux;

3) La conciliation travail-famille;

4) La lutte contre les paradis fiscaux

5) La transition énergétique juste.

Les forces politiques progressistes sont à mille lieux de converger, la gauche politique, au Québec comme un peu partout dans le monde, est en recul et en crise tant sur le plan du modèle économique (comment allons-nous opérer une véritable transition écologique de nos sociétés) que du modèle culturel (comment vivre en société avec la montée notamment des fondamentalismes religieux de tout poil).

Les principales forces de changement que sont les syndicats, les écologistes et les organisations communautaires ont alors choisi de converger à minima sur ces 5 questions dans le cadre de cette campagne électorale qui vient de commencer et sur une mobilisation par comté là où ça peut faire la différence. Celle sur la transition énergétique a été particulièrement étoffée lors d’un sommet de deux jours en mai dernier. Ces organisations vont interpeller les partis politiques sur ces cinq sujets. C’est ce qu’il faut faire. L’enjeu interne à toutes ces organisations sera cependant de mobiliser leurs bases par région et par comté pour interpeller et tenter dès maintenant de faire du tir groupé. Le résultat anticipé peut être mince électoralement parlant. Il peut cependant s’avérer fort utile pour consolider des convergences entre organisations sociales travaillant plus souvent qu’autrement en silos. Consolider quoi? Ce qui s’est fait au Sommet de la transition énergétique juste qui a réuni plus de 300 personnes des syndicats et de groupes écologistes les 23 et 24 mai dernier, sommet soit dit en passant qui est passé sous le radar de la plupart des médias. Pour s’en convaincre et pour en savoir plus, il faut lire le manifeste de la coalition syndicale/écolo formée pour l’occasion:

Pourquoi la transition énergétique juste est-elle importante?

Pourquoi la transition énergétique juste est-elle importante?

www.ledevoir.com

Louis Favreau

À propos de Louis Favreau

Louis Favreau, sociologue et directeur de la Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC-UQO), organisateur communautaire engagé dans le développement du mouvement communautaire de la fin des années 60 jusqu’à aujourd’hui. Également engagé dans une solidarité internationale de soutien à des organisations de pays du Sud (groupements paysans, coopératives, associations de femmes). Auteur de plusieurs ouvrages sur le développement communautaire, le syndicalisme, les coopératives, la transition écologique et la solidarité internationale.

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