Réponse à mon ami Louis : L’accommodation plutôt que l’effondrement!

Cher Louis,

Comme on ne peut pas tout mettre dans un même texte, j’ai esquissé sur d’autres forums ce que je considère comme étant l’une des réponses à cette dérive capitaliste menant l’humanité vers un cul-de-sac. Je t’invite à lire cette tribune publiée dans la revue Découvrir en 2012.

Néanmoins, je veux demeurer réaliste. Cyril Dion, écologiste et réalisateur du documentaire “Demain” a publié récemment un petit opus intitulé, “Petit manuel de résistance contemporaine“. Il y développe la nécessité de proposer à nos semblables un nouveau récit, tout en nous faisant remarquer que celui-ci aura à faire face au récit de la publicité, de l’American way of life, de l’argent, etc. Il se pose la question suivante: “Que pèse une campagne d’ONG face à des millions de messages contraires délivrés chaque jour par les marques, les chaînes, les “influenceurs” de toutes sortes qui inondent les réseaux sociaux ? Que pèse un post de Greenpeace International sur Instagram (628 000 followers) appelant à agir pour le climat, contre un post de Kim Kardashian (105 millions de followers) appelant à acheter son nouveau gloss à paillettes ? Approximativement 10 000 likes contre 2 millions.”

Il faut se rendre compte que nous entendons faire changer de direction un paquebot fonçant allègrement vers la catastrophe. Néanmoins, l’on peut tirer des leçons passées et de notre compréhension de l’évolution d’un système complexe quelques règles qui pourraient bien s’appliquer à une tentative de prospective. J’en tirerai trois. Les deux premières sont des principes connus depuis longtemps en biologie : l’assimilation et l’accommodation. Brièvement, l’assimilation correspond à la résilience d’un système soumis à des contraintes pouvant être absorbées sans remise en cause du fonctionnement général du système. L’accommodation survient lorsque, passé un certain seuil, ces contraintes font basculer le système vers un nouvel état d’équilibre impliquant des modifications en profondeur du système.

L’assimilation implique une certaine élasticité du système vis-à-vis des forces qui agissent sur lui. Ainsi, pressé de s’adapter à des conditions climatiques défavorables, tel organisme mettra en branle des mécanismes de régulation thermique qui lui permettront d’affronter ces nouvelles conditions. Que ces conditions inclémentes persistent ou s’aggravent, l’individu rendu aux limites de son potentiel biologique n’y résistera plus et disparaîtra. Cependant, dans la population d’origine survivront peut-être des individus présentant une meilleure résistance aux variations thermiques qui eux transmettront à leurs descendants ce nouveau potentiel. C’est l’accommodation, dans ce dernier cas, qui alors se sera manifesté. C’est-à-dire qu’il y aura eu sélection d’individus porteurs de traits assurant une meilleure adaptation avec le milieu. Ces deux grandes règles biologiques semblent résumer la plupart des phénomènes où est impliqué le changement.

La troisième règle découle de la deuxième. Pour qu’il y ait accommodation, il faut qu’il se produise une crise suffisamment forte dépassant les capacités assimilatrices d’un système et induisant un changement brusque d’état auquel le système ne pourra répondre que par sa propre transformation. Les crises peuvent être d’intensités variables et de durées fort différentes. Mais elles constituent une condition nécessaire, quoique souvent insuffisante, pour entraîner une telle reconfiguration. L’espèce humaine n’échappe pas à ces règles biologiques. Cependant, chez celle-ci, les processus génétiques d’adaptation ont été supplantés par une nouvelle stratégie adaptative : la mémoire culturelle a pris le pas sur la mémoire génétique, les mèmes se superposent aux gènes. Les principes d’assimilation et d’accommodation agissent également sur cette mémoire culturelle. La capacité des communautés humaines de pouvoir s’adapter à des environnements changeants dépend en large partie de la flexibilité des traits culturels (mèmes) possédés par leurs membres. Lorsque la résilience d’une culture permet ainsi à des individus de faire face à de nouvelles contraintes provenant de changements survenant dans leur milieu, c’est l’assimilation qui alors se manifeste. Mais passé un certain seuil, ces contraintes peuvent induire des modifications en profondeur du pool de traits culturels permettant à une société d’échapper à son effondrement. C’est l’accommodation qui prend alors le relais. Toutefois, ces processus d’accommodation culturelle subis par les sociétés de temps à autre au cours de l’histoire humaine s’imposent comme autant de crises ou de révolutions transformant rapidement les sociétés.

Ce n’est pas être pessimiste que de constater qu’il n’y aura pas de bifurcations faciles, que celles-ci passeront par des cassures qui, évidemment, ne se produiront pas de manière lisse et linéaire. Comme tu le laisses entendre, ça ne doit toutefois pas nous empêcher d’adopter la stratégie du colibri en apportant chacun notre goutte d’eau pour éteindre l’incendie, mais il faut aussi avoir la lucidité de prendre acte de la démesure du sinistre que nous entendons combattre.

Pierre-Alain Cotnoir

À propos de Pierre-Alain Cotnoir

Pierre-Alain Cotnoir se définit comme un coopérateur. De 1975 à aujourd’hui, il s’est impliqué dans de nombreuses coopératives comme la Coopérative étudiante Durocher, la Caisse populaire de l’UQAM, la coopérative à fins sociales Café des Moissons, la Coopérative d’habitation du Châtelet, la FECHIMM, la CQCH, la CDRML, Cooptel, la MC2M, la Coop ADAPTE, et bien sûr la Coop de solidarité WebTV. Détenteur d’un doctorat en éthologie, il s’intéresse plus particulièrement à la transmission des traits culturels et aux dynamiques de changement en regard des différences culturelles telles qu’elles se manifestent dans les attitudes, les pratiques, les valeurs et les modes de vie présents au sein d’une population.

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