J’ai un grand malaise

Manon Massé, députée et co-porte-parole de QS, salaire annuel 130 000 $ ; Sidney Ribaux, directeur du Bureau de la transition écologique de la Ville de Montréal, salaire annuel 160 000 $ ; Valérie Plante, mairesse de Montréal, salaire annuel 168 029 $ ; Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, salaire annuel 177 082 $, etc., etc. Ces personnalités sont censées avoir comme préoccupation majeure d’œuvrer pour introduire des changements de paradigmes afin de permettre à notre société de faire face aux crises qui s’amoncellent climatiques et environnementales, toutes dictées par un modèle économique qui promeut le « toujours plus » comme finalité de l’existence, avec comme conséquence une croissance sans borne. Accepter de tels salaires m’apparaît pourtant en complète dissonance cognitive avec un modèle économique largement responsable d’une telle course dont ils dénoncent les travers.

Pourquoi ? Sans doute, comme le rappelle Hervé Kempf dans son livre « Comment les riches détruisent la planète », parce que « l’oligarchie exerce aussi une influence indirecte puissante du fait de l’attraction culturelle que son mode de consommation exerce sur l’ensemble de la société, et particulièrement sur les classes moyennes. Dans les pays les mieux pourvus comme dans les pays émergents, une large part de la consommation répond à un désir d’ostentation et de distinction. Les gens aspirent à s’élever dans l’échelle sociale, ce qui passe par une imitation de la consommation de la classe supérieure. Celle-ci diffuse ainsi dans toute la société son idéologie du gaspillage. » Ces gens acceptent donc un modèle qui pose comme norme qu’il faut toujours gagner plus lorsqu’on accède aux échelons supérieurs de la stratification sociale, prétextant évidemment leurs « lourdes responsabilités » (ce qui me rappelle cette blague du concours entre les organes du corps pour savoir qui était le plus important et devinez lequel a fini par gagner !). Je les prendrais plus au sérieux s’ils refusaient de tels salaires dépassant largement ce qu’il faut pour vivre décemment, soit ce que gagne le salarié moyen.

Ils sont rares ceux qui savent résister au chant des sirènes capitalistes, même quand ils prétendent être d’une autre étoffe. J’en connais pourtant quelques-uns. Le plus illustre, José Alberto Mujica Cordano, président élu d’Uruguay de 2010 à 2015, il refusait les émoluments et autres avantages de fonction pour continuer à vivre modestement. À cet effet, on peut lire sur Wikipédia ceci : « Il délaisse le palais présidentiel pour habiter la petite ferme de son épouse, “ au bout d’un chemin de terre ” en dehors de Montévidéo. Il continue à y cultiver avec son épouse des fleurs à des fins commerciales et donne environ 90 % de son salaire présidentiel à un programme de logement social, conservant pour lui-même l’équivalent du salaire moyen en Uruguay (environ 1 350 $ par mois). »

Alors quand je vois des personnages vouloir venir faire la leçon les deux pieds solidement ancrés dans des avantages de fonction perpétuant la dérive actuelle, je ne peux m’empêcher de ne pas les prendre au sérieux quand ils appellent à un changement de paradigme. Car je garde en tête ces mots de l’anthropologue abénakise, Nicole O’Bomsawin, pour qui les chefs dans les communautés amérindiennes surprenaient les Européens, parce que contrairement à ces derniers, leurs « capitaines » étaient ceux qui bien souvent possédaient le moins au sein de leur communauté, partageant tout avec les autres (voir http://lempreinte.quebec/).

P.S. D’aucuns diront qu’il y en a d’autres qui gagnent encore plus qu’eux jusqu’au revenu indécent de plus d’un million neuf cent quatre-vingt-neuf mille dollars d’un Guy Cormier, président et chef de la direction du Mouvement Desjardins qui, lui également, rétorquera qu’il gagne nettement moins que le « CEO » de la « Royal Bank of Canada », David I. McKay, qui lui engrangeait douze millions quatre cent mille dollars en 2017. Et puis? C’est bien là le nœud du problème de cette dérive du « toujours plus ». Il faudra bien un jour y mettre fin, avant que nos incohérences nous rattrapent en mettant un terme à une civilisation inégalitaire de plus en plus invivable socialement, économiquement, écologiquement et climatiquement. Car celui qui se compare et s’évalue n’ayant l’Argent comme seule valeur, pourra toujours trouver plus qui lui au sein de ce monde inique où le 1% s’accapare plus de 82% de la croissance de la richesse mondiale.

Pierre-Alain Cotnoir

À propos de Pierre-Alain Cotnoir

Pierre-Alain Cotnoir se définit comme un coopérateur. De 1975 à aujourd’hui, il s’est impliqué dans de nombreuses coopératives comme la Coopérative étudiante Durocher, la Caisse populaire de l’UQAM, la coopérative à fins sociales Café des Moissons, la Coopérative d’habitation du Châtelet, la FECHIMM, la CQCH, la CDRML, Cooptel, la MC2M, la Coop ADAPTE, et bien sûr la Coop de solidarité WebTV. Détenteur d’un doctorat en éthologie, il s’intéresse plus particulièrement à la transmission des traits culturels et aux dynamiques de changement en regard des différences culturelles telles qu’elles se manifestent dans les attitudes, les pratiques, les valeurs et les modes de vie présents au sein d’une population.

Voir tous les articles de Pierre-Alain Cotnoir

Laisser un commentaire