La rectitude écologique

Le discours écologique a beaucoup changé depuis un an et il n’est pas aisé de le critiquer de l’intérieur, ou même simplement de le questionner, sauf pour se montrer encore plus radical. J’en sais quelque chose! Je voudrais quand même préciser le malaise que j’ai exprimé à quelques reprises ces derniers temps, au grand déplaisir des fervents convaincus.

L’idée d’urgence climatique et écologique, qui traînait dans le décor depuis le fameux rapport du Club de Rome en 1972, a prise une telle ampleur qu’on a parfois l’impression que la machine s’est emballée.

Il y a maintenant une sorte de nouvelle rectitude écologique, une sorte de catéchisme écologique, qui repose en grande partie sur quelques slogans, quelques études et quelques scénarios théoriques, souvent mal utilisés ou mal compris, qui nourrissent une sorte d’eschatologie environnementale (vision de fin du monde) : sauver la planète, éliminer l’auto, les routes, le pétrole, le gaz, les énergies non renouvelables au profit du vélo, des transports en commun et des énergies douces, bloquer le développement extensif des villes, refuser d’avoir des enfants, cesser de manger de la viande, bannir le plastique de nos vies, interdire les pesticides, etc.  Comment faire ça? On ne le sait pas trop, mais il faut le faire et vite et partout, comme quand le feu est pris au toit.

L’urgence est devenue un « sentiment d’urgence », qui nourrit à la fois une intransigeance politique, une mise en accusation collective et une angoisse écologique, toutes aussi théoriques et inefficaces l’une que l’autre.  À terme, c’est la crédibilité même du discours écologique qui risque d’en souffir.

Le « sentiment » d’urgence climatique et écologique

C’est un fait que les signes se multiplient, qui tendent à confirmer les prévisions de déréglement, et même d’effondrement, des écosystêmes, qui se sont multipliées depuis le premier cri d’alarme des Meadows dans Halte à la croissance. Il y a maintenant des spécialistes de la collapsologie, c’est-à-dire de l’effondrement de la civilisation industrielle, de la disparition de l’espèce humaine sinon de la planète.

Mais on oublie trop facilement qu’il s’agit de prévisions et qu’en terme de prévisions, les experts ne sont pas infaillibles. Plutôt que de réfléchir à la transition écologique et aux implications concrètes de celle-ci, on se contente souvent de crier au feu, d’accuser, de faire la morale, de culpabiliser et, soyons francs, de faire peur au monde. Ce n’est pas simple de remettre en question toute la civilisation industrielle contemporaine. Si le grand crash écologique, économique, financier, social et climatique est imminent, il y tout lieu de penser qu’on ne l’évitera pas et qu’il faut plutôt se préparer à y faire face; s’il n’est pas aussi imminent que certains nous  le prédisent, il est encore temps d’agir. Le fait de savoir que nous allons tous mourir un jour ne nous empêche pas de vivre. On n’a rien à perdre, à condition d’agir, de s’enraciner dans la réalité des gens et du territoire, de réinventer une autre civilisation et une autre conception du bonheur.

L’échec du capitalisme 

Plusieurs écologistes nous l’ont rappelé, c’est le système capitaliste, dans son essence même, qui nous a conduit au bord de la destruction de la biodiversité, de la vie humaine et des ressources de notre planète, de la destruction de notre habitat. Malgré tout, on s’acharne à vouloir sauver l’essentiel de notre civilisation industrielle capitaliste en le verdissant : on nous propose une économie verte, des villes vertes, des énergies vertes, des autos vertes, autonomes en prime, des hamburgers sans viande, des supermarchés sans déchets, des pesticides qui ne tuent pas (d’un seul coup!), des plantations d’arbres en compensation de voyages en avion, du pétrole local ou du gaz méthanisé, l’intelligence artificielle, le sexe et le genre interchangeable, les mères porteuses, moins de pesticides et plus d’OGM, le multiculturalisme, etc. Un peu n’importe quoi, mais bien peu pour diminuer notre consommation d’énergie et de ressources et notre impact réel sur la nature.

Un bel exemple de ces illogismes est le discours sur les villes. Les grandes villes sont une émanation incontournable du capitalisme, du libre échange et de la concentration de l’activité économique. La déconcentration devrait être un axe prioritaire de la transition écologique dans tous les domaines. Mais ce qu’on nous propose comme solution pour les grandes villes, c’est de combattre l’étalement urbain, de densifier les centre-villes, de multiplier les transports en commun, de développer l’agriculture urbaine, en un mot, de sauver les villes. On ne remet pas en question la croissance des grandes villes, nerf de l’économie capitaliste, mais il faudra bien mettre les nouveaux citadins quelque part : on ne pourra pas les entasser indéfiniment en hauteur dans des centre-villes, de plus en plus « embourgeoisés », inaccessibles aux gens ordinaires. Ne faudrait-il pas plutôt déconcentrer les emplois, l’activité économique, les moyens d’autosuffisance, les médias, en finir avec le libre échange tel qu’il est mené par et pour les multinationales?

Le débat sur le 3ème lien entre Québec et Lévis témoigne éloquemment de ces contradictions que contient souvent un discours écologique qui s’en tient aux slogans. Quelqu’un faisait remarquer qu’un indicateur majeur de l’empreinte écologique d’une personne, c’est son revenu : plus tu es riche, plus tu pollues. Les Gilets jaunes nous ont au moins fait comprendre une chose : la transition écologique qu’on nous propose est trop souvent une transition écologique pour  les riches : on fait payer le monde ordinaire, ceux qui paient déjà pour:a eu près tout. On parle peu des inégalités sociales en écologie.  Le discours écologique contre l’auto, les routes, les ponts est souvent un discours de riches ou de bien nantis, qui ont les moyens de vivre dans les quartiers chers de la ville, proche d’une bouche de métro. Mais ce n’est pas si simple pour ceux qui demeurent en  banlieue ou à Gaspé. Faudrait-il, pour des raisons écologiques, installer tout le monde à Montréal avec un vrai bon système de transport en commun? On ne s’émancipe pas si facilement de la civilisation industrielle, urbaine et carbonisée.

Bienvenue en politique

Pendant longtemps, le mouvement écologique a été un mouvement citoyen qui menait ses propres actions et combats, sur son propre terrain : recyclage, protection des cours d’eau, porcheries industrielles, pluies acides, gaz de schiste, barrages, etc.

Avec l’appel à l’urgence climatique et écologique, le mouvement est entré de plein pied sur le terrain politique, car le plan d’urgence à mettre en place ne peut passer que par des décisions politiques majeures. Enfin! Direz-vous. Encore faut-il aborder la politique pour ce qu’elle est : pas un jeu d’enfants de choeur, pas un fief réservé à « la gauche éclairée », pas une démocratie idéale: la politique qu’on a est un constant rapport de forces, un continuel jeu électoral de parti, un ballet caché de lobbies; à son meilleur, c’est l’arbitrage du bien commun de tous, du plus grand nombre, par les élus.

Beaucoup de militants écologiques semblent encore très naïfs face à la politique, mais ce qui est pire, très peu soucieux de la démocratie. Ils ont la vérité, cette vérité doit avoir priorité, il faut l’imposer à tous, pour leur bien, pour notre bien à tous. Encore une fois, on n’est pas loin  de l’écologie des riches, de l’élite éclairée. Bien sûr notre démocratie n’en est souvent pas une. Mais nous n’avons rien d’autre. Avant d’imposer, en politique, il faut savoir convaincre, élargir les consensus, bonifier nos mécanisme de participation démocratique aux décisions. Malheureusement, la réforme de notre démocratie est foncièrement absente des revendications écologiques. Le bien commun, ce n’est pas le bien de groupes particuliers, même pas les plus éclairés, encore moins les plus riches. C’est ce que le premier ministre Legault a dit à sa façon : « Pour éviter les extrêmes et les dérapages, il faut en donner un peu à la majorité », il faut tenir compte de tout le monde.

La réalité, le bien commun, le bien du plus grand nombre : c’est l’étalon premier de la politique. La démocratie demeure notre seule moyen d’exercer la souveraineté du peuple. En démocratie, le peuple n’a ni tort ni raison , il décide et il peut toujours réviser ses décisions, et ses décisions ont force de loi pour tous. La société civile et les leaders citoyens ont un rôle majeur à jouer pour surveiller les élus, les conseiller, revendiquer, participer, mettre en œuvre, mais ils doivent résister à la tentation de s’autoproclamer représentants du peuple ou de la société civile, ou de se constituer en pouvoir parallèle. La souveraineté du peuple n’est pas aliénable.

Appel à la solidarité

Le moment n’est plus aux grandes déclarations et remontrances, mais à l’étude et aux plans de transition : mieux comprendre comment fonctionne la société industrielle actuelle, notre démocratie et la fabrication du consentement social, élaborer des plans de transition qui s’attaquent aux vraies causes et font preuve de réalisme, travailler en interaction avec les pouvoirs politiques et l’ensemble de la population. La tâche est gigantesque, démesurée, surhumaine.

La rectitude écologique n’a pas sa place, pas plus que les signalements de vertu et la radicalisation verbale. Personne n’a LA solution et la solution est complexe. Personne n’échappe à l’emprise sans précédent du système économique, culturel et médiatique actuel. Notre impuissance à s’en défaire, physiquement et mentalement, est navrante pour ne pas dire désespérante. Nos gestes individuels demeurent souvent superficiels.   Nous sommes tous dans le même bateau et nous ne connaissons pas l’avenir. Mais une chose est sûre: l’avenir sera ce que nous le ferons. Et nous le savons, dans les situations difficiles, il faut se tenir : la solidarité humaine est la première règle de survie.

Roméo Bouchard

À propos de Roméo Bouchard

A étudié en philosphie, histoire et sciences politiques, tour à tour professeur en philosophie et communication à Jonquière, Montréal et Rivière-du-Loup, journaliste à la pige et à la CSN, agriculteur biologique et agent de développement local et régional à Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur de l’Union paysanne, de la Coalition pour un Québec des Régions et de la Coalition SOS-Pronovost, auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture paysanne, le développement et l’autonomie des régions, les enjeux écologiques et la démocratie.

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