CDPDJ: une étude «scientifique» ?

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) vient de rendre publique une recherche intitulée Les actes haineux à caractère xénophobe, notamment islamophobe, réalisée dans le cadre du Plan d’action 2015-2018 du gouvernement Couillard, La radicalisation au Québec: agir, prévenir, détecter et vivre ensemble.

En publiant une étude aussi biaisée, s’appuyant sur une méthodologie déficiente, un échantillonnage non représentatif et des généralisations abusives, la Commission soulève de sérieux doutes sur son objectivité, son impartialité politique et sa crédibilité en tant qu’instance conseil du gouvernement.

Une méthodologie déficiente

Cette étude présente plusieurs biais menant à une analyse tronquée de la situation du racisme et de la xénophobie au Québec. Tout d’abord, compte tenu de la nature très sensible du sujet abordé, on se serait attendu à une étude assise sur une méthodologie irréprochable. Or, celle-ci se limite à une approche qualitative, qui ne permet d’avancer aucun chiffre en lien avec la xénophobie ou l’islamophobie, ce que le rapport de la Commission ne manque pourtant pas de faire.

Par ailleurs, la méthode «boule de neige» utilisée, consistant à former un échantillon de répondants en se basant sur un réseau de connaissances, est loin d’être convaincante. En fait, c’est la pire méthode à envisager pour une telle étude car la recherche s’enferme dans l’univers du réseau des personnes rejointes plutôt que de viser le milieu social en général, entraînant l’exclusion systémique des groupes principalement victimes de discrimination et de crimes haineux.

De plus, l’étude se base sur le point de vue de personnes se disant victimes de discrimination, autrement dit sur la perception subjective des répondants. La Commission n’ayant pas cherché à vérifier la véracité des témoignages, il est impossible d’en mesurer la valeur objective. Comment expliquer cette façon de faire de la part d’un organisme public qui, dans le cadre de sa mission, réalise au quotidien des enquêtes ayant justement pour objectif d’établir les faits en matière de discrimination?

Un échantillon non représentatif

Quant à la taille de l’échantillon, il est de 140 entrevues, dont une cinquantaine de membres d’organisations associatives, communautaires et religieuses, et 86 entrevues individuelles. Comment, dans ces conditions, la CDPDJ peut-elle affirmer qu’il s’agit d’une «recherche qualitative [sur les actes et crimes haineux] d’envergure inédite»?1

L’effet «boule de neige» a, par ailleurs, participé à surreprésenter le groupe d’appartenance de l’équipe de recherche et à en invisibiliser d’autres. L’échantillon comporte une large majorité de personnes de confession musulmane, et seulement quelques dizaines de membres de communautés noires, ce qui ne reflète ni le poids démographique des communautés noires au Québec, ni leur surreprésentation comme victimes de crimes haineux. De plus, alors que les personnes de confession juive sont les plus ciblées par les crimes haineux sur une base religieuse en 2017, la Commission trouve judicieux de présenter un échantillonnage avec une seule personne de confession juive. Comment expliquer un biais aussi flagrant?

Par ailleurs, parmi les 32 femmes de confession musulmane de l’échantillon, 27 portent le hijab, soit 85% d’entre elles, ce qui excède largement le pourcentage réel de musulmanes québécoises portant le hijab. La Commission se fait ainsi complice d’une représentation stéréotypée des femmes musulmanes.

Quant aux organisations associatives et religieuses rencontrées, se pourrait-il que le controversé Collectif canadien contre la haine et l’islamophobie fasse partie du lot? Peut-être, mais on ne le saura pas car l’équipe de recherche a décidé de garder le tout secret. Or, si cela se justifie pour les individus, le choix de l’anonymat laisse perplexe dans le cas d’organisations qui disent représenter des membres de la société civile et qui permettent justement à des groupes d’être entendus.

Un manque de neutralité flagrant

Plusieurs auteurs et personnes ayant contribué à cette recherche sont connus pour leur engagement militant à défendre le port des signes religieux en tout temps, notamment au sein du Conseil national des musulmans canadiens2. Comment prétendre que ces personnes puissent porter un regard neutre sur le sujet de l’islamophobie, alors qu’elles sont, de toute évidence, en conflit d’intérêt au regard de la recherche menée?

Le rapport témoigne d’ailleurs d’un biais idéologique flagrant en faveur d’une permissivité absolue en matière de signes religieux et de pratiques religieuses. Bien que cette position soit légitime, il est regrettable qu’elle soit défendue en caricaturant, voire en diabolisation, des conceptions rivales. Ainsi, par exemple, l’importance de rechercher des valeurs communes dans une démocratie est présentée de façon suspicieuse en l’associant à des «groupes dits identitaires ou d’extrême droite et populistes»3. Par ailleurs, aucun contrepoids en faveur de la laïcité telle que souhaitée par une majorité des Québécois n’est présenté dans le rapport. La diversité des points de vue et la neutralité intellectuelle ne sont pas au rendez-vous, pas plus que la neutralité politique.

Les véritables victimes d’actes haineux dans notre société doivent être reconnues et méritent toute notre considération. En tant qu’organisme de défense des droits et de l’égalité de tous les citoyens, on se serait attendu de la part de la CDPDJ à une étude sérieuse, appuyée par une méthodologie irréprochable, qui ne minimise pas le phénomène du racisme et de la discrimination, ni ne l’amplifie.

Malheureusement, en publiant cette étude qui ne revêt ni les qualités scientifiques ni la neutralité et la rigueur attendues d’une instance aussi importante, la CDPDJ s’éloigne dangereusement de sa mission et contribue plutôt aux tensions entre Québécoises et Québécois de toutes origines.

Or, la société québécoise a besoin d’une Commission des droits au-dessus de tout soupçon.

Signataires

  • Jacques Beauchemin, professeur de sociologie, UQAM
  • Katia Atif, militante féministe
  • François Côté, avocat, candidat au doctorat et chargé de cours en droit
  • Nadia El-Mabrouk, professeure d’informatique, Université de Montréal
  • Guy Rocher, professeur émérite en sociologie, Université de Montréal
  • Joseph Facal, professeur, HEC Montréal
  • François Dugré, professeur de philosophie
  • Diane Guilbault, militante féministe
  • Éric Alsène, professeur de sociologie, École Polytechnique de Montréal
  • Stéphanie Baron, chargée de cours en Communication, Université de Montréal
  • Joseph-Arthur Bergeron, juge retraité
  • Roméo Bouchard, auteur et co-fondateur de l’Union paysanne
  • Ferid Chikhi, conférencier et formateur
  • Yasmina Chouakri, militante féministe
  • Louis Favreau, sociologue et professeur émérite, Université du Québec en Outaouais
  • Gilles Gagné, professeur associé, sociologie, Université Laval
  • Dominique Garand, professeur de littérature, UQAM
  • Renée Joyal, professeure honoraire, droit, UQAM
  • Stéphane Kelly, professeur de sociologie, Cégep de Saint-Jérôme
  • Marilyse Lapierre, professeur de philosophie
  • Gérald Larose, professeur invité, École de travail social, UQAM
  • Denis LeBlanc, professeur de philosophie
  • Danièle Letocha, professeure de philosophie, Université d’Ottawa
  • Claude Magnan, cadre retraité de l’UQAM, Service recherche et création
  • Guillaume Marois, professeur de démographie
  • Paul Morin, professeur travail social, Université de Sherbrooke
  • Clément Mercier, professeur, École de travail social, Université de Sherbrooke
  • Patrick Moreau, professeur de littérature
  • Danic Parenteau, professeur de science politique et de philosophie, Collège militaire royal de Saint-Jean
  • Michel Rioux, syndicaliste, journaliste et communicateur
  • Michel Roche, professeur de science politique, Université du Québec à Chicoutimi Guillaume Rousseau, avocat et professeur de droit
  • Christian Sabourin, professeur de géographie
  • Claude Simard, ex-doyen de la Faculté des sciences de l’éducation, Université Laval Yves Vaillancourt, professeur émérite, École de travail social, UQAM
  • Johanne Villeneuve, professeure en littérature, UQAM

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