Lautgauche/dossiers/Économie : Le capitalisme a-t-il un avenir?

Note : ce premier dossier sur le capitalisme peut paraître déplacé dans le contexte de la crise sanitaire actuelle, mais il ne l’est pas si on considère que cette crise nous oblige à réaliser que c’est précisément le capitalisme mondial actuel qui nous a rendu aussi vulnérables à une telle pandémie.

***********

 

Références :
Joseph E. Spiglitz. Peuple, Pouvoir et Profits. Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale. LL. 2019. 408 pages.
Thomas Piketty. Capital et idéologie. Seuil, 2019. 1232 pages.
Jean Ziegler. Le capitalisme expliqué à ma petite fille (en espérant qu’elle en verra la fin). Seuil. 2018. 120 pages.
Roméo Bouchard. Survivre à l’offensive des riches. Écosociété. 2016. 200 pages.

(Les citations de ces ouvrages sont parfois comprimées dans ce texte)

 

**************

 

Ziegler, rapporteur de l’ONU sur la faim dans le monde, termine son livre par ce dialogue avec sa petite fille :

-Jean, abattre le capitalisme, ce n’est pas une utopie? Est-ce qu’on ne pourrait pas plutôt l’améliorer, le corriger?

-Non, Zohra. Le capitalisme ne peut pas être réformé. Il faut le détruire. Totalement, radicalement, pour qu’on puisse s’inventer une organisation sociale et économique nouvelle…même si on ne sait pas encore comment et par quoi le remplacer, comme ce fut le cas pour l’abolition de l’esclavage, pour l’émancipation des femmes en Occident, pour la souveraineté et l’indépendance de la plupart des peuples modernes.

 

-Tu me sembles bien optimiste. Comment les plus faibles pourraient-ils parvenir à briser les bras des plus forts?

 

-Écoute Zohra. Une force immense sommeille en nous. La force du soulèvement réside dans le refus raisonné de chacun de nous d’accepter durablement un monde où le désespoir, la faim, la misère, les souffrances, l’exploitation d’une multitude nourrissent le relatif bien-être d’une minorité généralement blanche et vivant dans l’inconscience de ses privilèges. L’insurrection des consciences se manifeste partout. Un sujet historique nouveau est en train de naître : la société civile planétaire. »

 

Spiglitz, économiste américain nobélisé, termine le sien de son côté par cette phrase :

« Il n’est pas encore trop tard pour sauver le capitalisme de lui-même ».

 

Et son collègue français, Piketty vient de publier un deuxième livre de mille pages où il suggère comment on pourrait soigner l’hypercapitalisme actuel en le faisant évoluer vers une sorte de socialisme participatif,

Les deux (Spiglitz et Piketty) estiment

  1. que l’économie capitaliste et la politique libérale ont failli,
  2. qu’une réforme de la politique est un passage obligé pour encadrer le néo-libéralisme moderne et son idéologie du marché libre et de la propriété privée, et
  3. qu’il est possible de corriger raisonnablement les inégalités sociales et la dégradation de l’environnement dont il est directement responsable.

En fait, tous trois (et moi aussi) reconnaissent que le capitalisme industriel, de ses débuts jusqu’à la deuxième moitié du XXème siècle, a été forcé d’apprendre à limiter son appétit de rentes sous la pression des mouvements sociaux, ouvriers et politiques, particulièrement lors des crises de croissance qu’il a lui-même provoqué, comme la grande crise des années 30, et sous la pression exercée par la mise en place des pays communistes et du rideau de fer.

Ziegler écrit :

« Sur l’autoliquidation du capitalisme, son étouffement sous la masse des produits finalement invendables, sur la misère toujours plus affreuse des travailleurs de l’Occident industriel, Marx s’est trompé. Mais sur la genèse des oligarchies capitalistes à dimension planétaire, sur l’accumulation illimitée des capitaux entre les mains d’hommes toujours moins nombreux mais toujours plus riches et sur l’exclusion et la misère de centaines de milliers d’être humains dans le monde, Marx a eu raison. Et surtout Marx a compris que la bourgeoisie capitaliste imposait une civilisation où le seul lien qui subsiste entre l’homme est l’homme est l’intérêt tout nu, qui a dissout la dignité de la personne dans la valeur d’échange ».

 

Et Piketty :

« Au XXe siècle, de nombreux pays ont adopté des impôts progressifs dépassant 70 % des revenus ou des successions. Aux Etats-Unis, par exemple, les taux d’imposition sur les revenus des plus riches ont pu atteindre les 80 %, et même 90 %, sans que cela n’ait empêché un développement économique et social du pays. Il faut reprendre ce chemin dont une partie du monde s’est détournée au début des années 80, notamment au moment de la chute du communisme. La dernière crise économique, la colère grandissante des populations contre le creusement des inégalités et l’accélération de l’urgence climatique ont toutes contribué à une remise en cause de plus en plus forte du virage économique et politique enclenché par l’Américain Ronald Reagan et la Britannique Margaret Thatcher au tournant des années 1980 »

 

Le château de cartes du capitalisme industriel et financier

 

Les trois auteurs sont d’accord pour situer le point de bascule de la dérive absolue du capitalisme à la fin des années soixante-dix, avec Thatcher, Reagan, Pompidou, les économistes et les banquiers du tout au marché et au privé.

« Le récit proposé par Ronald Reagan aux États-Unis et par Margaret Thatcher au Royaume-Uni a des atours de plausibilité. Il explique que l’on a trop développé l’État providence, que l’on a fini par « ramollir » les entrepreneurs et qu’il est donc temps de réduire la taille de l’État pour redynamiser l’économie. À l’époque, les États-Unis et le Royaume-Uni sont terrorisés à l’idée de voir l’Allemagne et le Japon, les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, les rattraper. Mais l’événement qui a vraiment donné de la plausibilité au discours néolibéral est la chute du communisme à la fin des années 1980. Le désastre soviétique a fermé la réflexion sur les chances d’instaurer une société égalitaire pour très longtemps en nourrissant le sentiment qu’une économie et une société justes n’étaient plus de l’ordre du possible. » (Piketty)

L’erreur fondamentale de cette époque, selon Spiglitz, a été de croire que les marchés pouvaient, par eux-mêmes, sans l’intervention de l’État, « créer une prospérité partagée et durable », par un effet de ruissellement des bénéfices de la croissance. Ce faisant, on oubliait que la richesse provient du progrès de la technologie, donc du savoir, et d’une bonne organisation sociale, toutes choses qui relèvent d’un État démocratique; et on se fermait les yeux sur les inégalités sociales et la crise écologique qui grandissaient sous leur yeux et par leur faute. Et ce qui a permis à ce mythe de se propager et d’être accepté, c’est la confusion qu’on a entretenu entre la croissance de la richesse (PIB) et sa juste répartition :

«Il ne faut pas confondre la richesse d’un pays et celle de membres particuliers de sa population. L’attention au PIB est devemue un substitut à l’attention aux personnes. La recherche de rente est la tentative pour s’assurer une plus large part du gâteau économique national. La création de richesse est l’effort pour accroître la taille du gâteau. Si l’on combat avec succès la recherche de rente, il y aura réorientation de ressources vers la création de la richesse. Une économie égalitaire fonctionne mieux. L’objectif d’une répartition des ressources plus égalitaire ne s’accompagne donc d’aucun prix à payer. »

 

La mondialisation telle que gérée, au profit des multinationales, fait clairement partie de l’échec de ce capitalisme débridée. Les États, loin de résister à cette idéologie du marché tout puissant, que Piketty appelle la « sacralisation de la propriété privée », s’en sont fait les complices, cédant à la déréglementation et aux aides de toutes sortes aux financiers, pour gagner leur appui.. Pour Spiglitz, il est clair aujourd’hui que la course aux rentes élévées à conduit à

  1. une perversion totale de la concurrence et de la fiscalité,
  2. un sous-financement de la recherche et de l’éducation,
  3. une baisse constante de la croissance (30% depuis 1980 ),
  4. une baisse des revenus (revenu médian fixe depuis 1980),
  5. une augmentation sans précédent des inégalités (la part du 1% les plus riches a doublé) et des discriminations sociales (60% du revenu moyen chez les femmes, 73% chez les Noirs, 69% chez les Hispaniques),
  6. une dégradation des ressources et écosystèmes de la planète,
  7. la mise en place, avec la mondialisation qui a déferlé suite à la chute du mur de Berlin, d’un pouvoir oligarchique qui est désormais plus puissant que celui des États.
  8. une perversion de nos démocraties (un dollar, un vote!)

« Après l’effondrement de l’Union soviétique, on a eu l’impression qu’il n’y avait plus de concurrence, et le système a perdu son incitationn à servir tout le monde.La crise financière de 2008 a montré que notre apparente prospérité avait été construite sur un château de cartes , ou, pour être plus précis, sur une montagne de dettes. » (Spiglitz)« Cette espèce de fixation, de sacralisation de la propriété comme indépassable, est un danger pour les sociétés humaines. Cette peur peut nous empêcher de résoudre des problèmes extrêmement graves, comme le réchauffement climatique, et plus largement d’avoir un système économique qui soit acceptable pour le plus grand nombre. » (Piketty)

Il ne fait pas de doute, à leurs yeux, « que le modèle économique et politique en vogue depuis une trentaine d’années est un échec sur le plan politique et social, mais aussi sur le plan économique. Aussi serait-il temps de s’engager sur la voie d’un nouveau «socialisme participatif » (Piketty) ou d’une « reconstruction politique et économique » (Spigtiz), d’un nouveau contrat social, qu’ils situent « complètement aux antipodes du communisme étatique hypercentralisé qui a été un échec dramatique au cours du XXe siècle », mais qui serait aussi « très différent de cette espèce d’hypercapitalisme qui sacralise la richesse hyperconcentrée. »

 

Le rôle indispensable de l’État et de la démocratie.

 

L’intérêt principal des ces ouvrages sur le capitalisme consiste, à mon avis, dans leur plaidoyer pour le rôle indispensable de l’État dans l’encadrement de l’économie et pour une réforme démocratique en profondeur afin de rétablir l’indépendance de l’État comme gardien du bien commun général.

« Les élites avaient promis que les réductions d’impôts pour les riches, la mondialisation et la libéralisation des marchés financiers conduiraient à une croissance plus rapide et plus stable dont tout le monde allait bénéficier. Nos élites ont cru que l’attention au PIB pouvait être un substitut à l’attention aux personnes. La discordance entre ces promesses et ce qui s’est passé a été flagrante. » (Spiglitz)

 

« Le pays a consacré trop d’énergie à exploiter, trop peu à créer de la richesse réelle ».

 

« Nos inégalités économiques se traduisent en inégalités politiques, et les secondes se reflètent alors dans des lois qui viennent encore aggraver les premières » (Spiglitz)

« On a besoin de l’État dans une économie de marché pour accomplir ce que les marché ne veulent pas et ne peuvent pas faire [éducation, infrastructures, fiscalité, réglementation, politiques sociales de redistribution] et pour garantir que les marchés agissent bien comme ils sont censés le faire [réglementation de la concurrence] » (Spiglitz)

« En un sens, nous devons sauver le capitalisme de lui-même. Le capitalisme -associé à une démocratie tournée vers l’argent- crée une dynamique autodestructrice : elle risque d’anéantir simultanément toute apparence de marché impartial et concurrentiel et toute démocratie digne de ce nom. Nous devons construire un nouveau contrat social qui permette à chacun dans notre pays riche, de vivre décemment. » (Spiglitz)

 

« Dans les années 70, on parlait d’autogestion mais sans l’incarner dans des mesures, des projets précis. Finalement, quand la gauche est revenue au pouvoir, elle a opté pour une vieille solution : les nationalisations. La relation entre pouvoir et propriété n’a pas vraiment été creusée. Il va pourtant falloir qu’on en parle si on veut dépasser la propriété privée et le capitalisme. Et proposer un nouvel horizon égalitaire à visée universelle, une idéologie de la propriété sociale, de l’éducation, du partage des savoirs »(Piketty).

Spiglitz aussi bien que Piketty estiment qu’on peut maintenir le marché et la propriété privée, à condition d’éliminer la concentration du pouvoir et de la richesse, et ça, seul l’État peut le faire.

La faillite de l’État corrompu par le pouvoir de l’argent

 

La thèse centrale de ces économistes est claire :

«Les problèmes ne peuvent être résolus et ne seront résolus ni par les marchés ni par l’action individuelle de chacun. On peut faire beaucoup plus en travaillant ensemble que chacun de son côté . Nous avons besoin d’action collective pour réformer notre économie de marché, nous avons besoin de l’État ». (Spiglitz)

« Si nous voulons mettre en œuvre les réformes économiques nécessaires, il nous faudra réformer notre système politique… car nous n’avons aucun moyen de nous passer de l’État» (Spiglitz).

« Il est possible de relever le défi de la financiarisation, de la mondialisatiion et du progrès technologique par des méthodes qui intensifient la concurrence, développent l’emploi et permettent une prospérité plus grande et mieux partagée. Mais nous ne pourrons pas effectuer les réformes économiques dont nous avons besoin sans changer d’abord la politique » (Spiglitz)

Piketty, pour sa part, accorde beaucoup d’importance aux idéologies qui ont permis, de tout temps, à justifier les inégalités sociales, et plus particulièrement, depuis le siècles des révolutions, la sacralisation de la propriété privée.

« Un message central de mon livre est que la lutte des idées et des idéologies est encore plus importante que les luttes sociales et politiques.. C’est facile de dire qu’on veut se débarrasser des règles actuelles, mais c’est encore mieux de dire par quoi on veut les remplacer. Il faut prendre les idéologies au sérieux. »

 

Force est de le constater : au cours de cette dérive capitaliste des 40 dernières années, l’État lui-même nous a échappé et a été annexé au système économique. L’État, en tant que responsable du bien commun, a failli. Il a été utilisé par les dirigeants capitalistes pour promouvoir leurs propres intérêts. Et cela, juste au moment où la nouvelle économie aurait nécessité une plus grande vigilance de l’État, en raison de la mondialisation, de la financiarisation, de l’urbanisation, des nouvelles technologies de communication, de la crise climatique et écologique, des flux migratoires, etc.

Il n’est pas exagéré de dire que l’idée originelle de notre démocratie représentative et de ses contre-pouvoirs, qui était de « garantir que les droits de la minorité serait protégés par la majorité », a été inversée : aujourd’hui, « c’est une minorité qui exerce le pouvoir sur la majorité » (Spiglitz).

Et cette inversion du pouvoir tient essentiellement à une chose : la perversion de la politique par le pouvoir de l’argent : le financement des partis, les dépenses de campagne, les portes tournantes, le trafic du droit de vote, etc. Et cette emprise de l’argent sur l’État est rendue possible essentiellement par les inégalités sociales grandissantes.

« Si le fossé entre les fortunes et les revenus est trop grand, les riches l’emportent, d’une façon ou d’une autre. Inévitablement, lorsqu’il y a de gros écarts de fortune, les riches ont une tout à fait disproportionnée. Comment sortir de ce cercle vicieux où l’inégalité économique mène à l’inégalité politique, qui maintient, préserve et même accroît l’inégalité économique… Nous devons faire davantage pour limiter l’influence de l’argent : mais nous devons aussi réduire les inégalités de fortune. Sinon, nous ne parviendrons jamais à juguler comme il convient le pouvoir de l’argent en politique. » (Spiglitz)

Les solutions proposées par Spiglitz

 

« Le seul pouvoir compensateur du pouvoir de l’argent, c’est le pouvoir du peuple, le pouvoir des urnes. Mais plus l’inégalité des fortunes et des revenus est importante, plus ce pouvoir compensateur a du mal à s’exercer efficacement. C’est pourquoi oeuvrer dans le sens de l’égalité n’est pas seulement une question de morale ou de bonne économie : c’est une question de survie de notre démocratie »

 

Pour Stiglitz, l’essentiel des réformes politiques proposées consiste, d’une part, à limiter le pouvoir de l’argent dans le processus électoral, politique et judiciaire, et d’autre part, à garantir le fonctionnement des contre-pouvoirs.

Au chapitre de l’économie comme telle, l’objectif principal est de réduire les inégalités sociales et d’assurer une vie décente pour tous. Cela implique, dans son esprit,

  1. relancer la croissance en priorisant le savoir,
  2. augmenter les protections sociales,
  3. assurer le plein emploi par des politiques monétaires et budgétaires appropriées plutôt que de miser sur un revenu de base,
  4. assurer l’égalité des chances en contrôlant les fortunes et les patrimoines,
  5. lutter contre la discrimination,
  6. restructurer la fiscalité et ses avatars.

Stiglitz s’attarde à la fin sur l’importance de remettre en question les mythes de la société américaine qui masquent malheureusement ses défaillances. : the american dream (le rêve américain), the self-made man (l’entrepreneur qui crée des emplois), the land of opportunity (le pays où qui le veut peut faire fortune ou devenir président), etc.

Et les valeurs : l’égalité de tous, l’égalité des chances, l’égalité devant la justice, la démocratie, la science, la technologie, la raison, la Constitution, les contre-pouvoirs à l’État, la liberté de presse, etc. Et il ne manque pas une occasion de montrer que le régime de Trump est la consécration du travail de sape mené par les riches contre les institutions publiques et un dopage de l’économie par l’endettement de l’État:

« Notre vie politique s’est tant dégradée que des évidences qui autrefois allaient de soi -comme l’État de droit et le système de contrôles et de contre-pouvoirs, le système judiciaire, la liberté de presse, même la science – sont aujourd’hui contestés tous les jours», et par le président lui- même. »

 

« Nous avons fait fausse route sur l’économie : nous avons cru que les marchés sans entraves, avec réductions d’impôt et déréglementation, étaient la panacée qui résoudrait tous nos problèmes.

 

Nous avons fait fausse route sur la politique : trop de gens ont cru qu’il suffisait qu’il y ait des élections pour avoir la démocratie, nous n’avons pas compris les dangers de l’argent en politique, le pouvoir qu’il exerce, surtout s’il est concentré.

 

Nous avons fait fausse route sur les valeurs : nous avons oublié que l’économie doit servir le peuple et non l’inverse; nous sommes devenus plus avides de biens matériels, moins attentifs aux autres, amoraux, puis immoraux. »

 

Les propositions de Piketty

 

Piketty met l’accent sur une série de mesures audacieuses, visant à temporiser la propriété privée et diminuer les inégalités.

«Il y a deux solutions : un investissement éducatif beaucoup plus égalitaire et plus important, et l’accès au patrimoine. L’éducation, c’est très important, mais ça ne suffit pas. On a besoin de circulation de la propriété. On est instruits comme on n’a jamais été instruits, mais on ne peut pas concentrer le pouvoir économique, on a besoin que le plus grand nombre de gens y participent. Cette idée qu’on peut concentrer le pouvoir sur quelques actionnaires devenus très riches à 30 ans et qui vont continuer de concentrer tout leur pouvoir à 50, 70 et 90 ans est un peu monarchique. L’impôt progressif à 70 %, 80 %, 90 % a déjà été expérimenté, notamment aux États-Unis. Rétrospectivement, ça a plutôt bien marché : on avait des niveaux de croissance plus élevés des années 50 aux années 80 quand l’impôt progressif était plus élevé que ce qu’on observe depuis les années »

 

« Je crois beaucoup dans la propriété privée, c’est pourquoi je veux que tout le monde puisse y accéder. Dans la réalité, la propriété est toujours sociale dans ses origines, elle s’appuie sur un système éducatif et social. Bill Gates n’a pas inventé l’ordinateur tout seul. Il a utilisé les travaux de milliers de chercheurs en informatique fondamentale. Tant qu’elle reste d’une ampleur raisonnable, la propriété privée reste un élément essentiel d’émancipation individuelle dans une économie décentralisée. Mais il n’y a pas besoin qu’elle s’accumule dans des proportions invraisemblables. »

 

D’où, un série de propositions qui vont d’un impôt très progressif sur les revenus, les fortunes et les patrimoines, suffisant pour garantir à tous un revenu de base universel et une dotation en capital de $175,000 à chaque citoyen à l’âge de 25 ans (sorte d’héritage social), ainsi qu’une participation à l’entreprise où il travaille.

« Je défends l’idée qu’on peut dépasser la propriété privée en instaurant une autre forme de propriété, sociale et temporaire. La propriété est toujours sociale dans ses origines. C’est le droit des propriétaires et parfois des Constitutions qui l’a souvent sacralisée. Mais il n’y a pas de fatalité à cela. »

 

« Il faut rendre la propriété temporaire : les mêmes personnes ne doivent pas concentrer le capital éternellement. Je propose qu’au-delà d’un certain seuil, chacun redonne à la collectivité une partie de ce qu’il détient. J’imagine un impôt très progressif sur la propriété. Dans un tel système, les milliardaires disparaîtraient, de fait. Mais la petite propriété privée, elle, aurait toute sa place, tout comme l’entreprenariat. Car l’idée qu’il est tout à fait naturel que les entrepreneurs soient milliardaires est un mythe absurde, sur lequel repose en partie notre culte de la propriété privée. L’hyperconcentration du capital entre les mains de quelques personnes n’est pas un modèle efficace ni indépassable. «

 

Cet impôt progressif, qui drainerait une recette de l’ordre de 5 % du PIB, bien plus élevée que la taxe foncière (2 %), permettrait le versement d’une dotation universelle : en France par exemple, tous les jeunes de 25 ans recevraient 120 000 euros, ce qui représente tout de même 60 % du patrimoine moyen par adulte. On permettrait là une vraie circulation de capital.

 

Le revenu universel, ou de base, est très utile, j’y suis favorable. Mais si on veut dépasser la question de la propriété et du capitalisme, il faut aller au-delà de la question du revenu. La propriété, c’est le pouvoir économique. C’est le fait de pouvoir participer à la gouvernance des entreprises. »

 

Ce « socialisme participatif » s’accompagne de mesures pour une éducation plus égalitaire, une taxe carbone individuelle et progressive, le financement politique participatif, la transparence internationale des banques, l’insertion de contraintes environnementales et fiscales dans les traités de libre échange et un projet de social-fédéralisme au niveau international.

« Je veux montrer qu’il y a un mouvement de long terme vers une société plus juste, que j’appelle le socialisme participatif. Ce mouvement a bien fonctionné tout au long du XXe siècle, a été interrompu dans les années 80-90, et il est déjà en train de reprendre son cours [depuis la crise de 2008] .»

 

Survivre à l’offensive des riches

 

En conclusion de cette lecture de trois économistes contemporains reconnus, je me permets de revenir sur un ouvrage de vulgarisation que j’ai publié en 2016 sur ce même questionnement, qui m’apparaît plus actuel que jamais : « Survivre à l’offensive des riches ».

L’offensive des riches dont je parle est précisément celle qui a commencé au début des années 1980 dont parlent les trois économistes cités plus haut, avec une insistance plus grande, ici, sur la crise écologique et la crise démocratique qui en découlent.

« Tout est en péril…sauf pour les riches qui tirent les ficelles, ramassent les dividendes et semblent bien déterminés à siphonner le sang de cette planète jusqu’à la dernière goutte. Pour eux, tout se déroule comme prévu : les gouvernements et les citoyens sont à la merci des banques, les déficits gouvernementaux justifient l’austérité et la déréglementation, les partis politiques obéissent à ceux qui les financent, l’écart de richesse se creuse d’année en année au profit des plus riches, les villes explosent et les campagnes agonisent, l’agriculture d’affaire remplace les fermes paysannes, les impôts augmentent pour le monde ordinaire et diminuent pour les riches et leurs entreprises, les syndicats et les grèves n’ont plus la cote, le mythe de la création de la richesse remplace celui de sa redistribution, et celui de la croissance illimitée fait oublier que la planète n’est pas infinie, le libre échange crée des monopoles, abolit les frontières et la souveraineté des États, la mobilité croissante justifie la course effrénée au pétrole, la discrimination devient systémique, en un mot, les riches ont le champs libre et le contrôle absolu. »

 

« Cette conspiration des puissants contre le peuple est devenue si généralisée, si liée aux institutions politiques, si intégrée au système industriel et financier mondial, si habile à coloniser les esprits et l’imaginaire des consommateurs que nous sommes devenus, que nous nous sentons tous, d’une façon ou d’une autre, impuissants à nous en dégager et à nous y opposer. Chartes des droits individuels, technologies, publicités, marketink, lobby, management, crédit, média , divertissement, culture: plus rien n’échappe à cette société dominée par le marché, où le bonheur est conditionnel au pouvoir d’achat. Il en résulte une sorte de consentement tacite, fabriqué, résigné, légitimé. »

 

« Et pourtant, les signes de l’insoutenabilité de ce type de croissance et d’une telle dictature des riches se multiplient : épuisement des ressources, destruction de la biodiversité, réchauffement du climat, augmentation de la pollution, élargissement des inégalités sociales. »

Après une première partie consacrée à la description de cette offensive des riches et de ses ravages, la deuxième partie de l’ouvrage, qui s’attaque aux solutions, pointe également sur la restauration de la démocratie comme passage obligé pour reconstruire une économie soutenable et égalitaire :

« Il est évident que la solution ne viendra pas d’en haut. La solution réside dans le peuple. Survivre ne sera possible qui si nous sortons de notre impuissance à briser nos fers et reprenons le contrôle du train qui nous emporte. Tout se tient. Pour arriver à remettre l’environnement et la justice à l’endroit, il faut d’abord remettre l’économie sur ses pieds; et pour réussir à redresser l’économie, il faut restaurer la démocratie, seule capable de l’orienter vers le mieux-être de tous. »

 

La première étape est donc le recours à la souveraineté du peuple : permettre au peuple de définir lui-même ses institutions politiques dans un processus constituant cotoyen, libre de toute allégeance. Une constitution écrite par le peuple est le passage obligé d’une reconquête de notre démocratie. Et seul un État vraiment démocratique, contrôlé par les citoyens en permanence, pourra s’attaquer à la reconstruction d’une économie soutenable, propre, solidaire, de proximité.

Beaucoup des mesures concrètes proposées ici rejoignent celles énoncées par Spiglitz, Piketty et Ziegler, d’autres visent davantage à sortir d’une croissance insoutenable socialement et écologiquement:

« La démocratie restaurée devrait nous permettre de réorienter notre société. Le premier virage qui s’impose, c’est de changer totalement notre conception de l’économie. Il faut mettre un frein à la croissance à tout prix, fondée sur les seuls profits, et apprendre à produire en fonction de nos besoins réels, et ce, avec un minimum des ressources et de déchets. »

 

Parmi ces moyens connus pour y parvenir :

  1. réduire nos gaz à effet de serres par une vigoureuse transition énergétique;
  2. bannir les produits inutiles, énergivores, jetables, non durables, non nécessaires et non recyclables (obsolescence programmée);
  3. limiter l’extraction des ressources non renouvelables;
  4. contrôler de la publicité;
  5. reprendre le contrôle de la monnaie aux banques privées et créer des banques démocratiques;
  6. structurer une fiscalité progessive et juguler l’évasion fiscale;
  7. instaurer un revenu de base universel et un revenu maximum admissible;
  8. négocier des ententes de libre échange qui respectent l’autonomie des États et des communautés;
  9. promouvoir une économie décentralisée de proximité soutenable qui limite les transports, privilégie la participation des citoyens à l’entreprise, l’autosuffisance et les circuits courts plutôt que la concentration des entreprises et de la population, l’intégration financière mondiale et la délocalisation des emplois.

La dernière partie de l’ouvrage -et c’est son apport sans doute le plus original dans ce débat sur l’avenir du capitalisme- analyse comment peut et doit s’exercer la souveraineté du peuple dans la redéfinition de notre démocratie. Il y est question d’assemblée constituante et de constitution démocratique, de démocratie de participation et de tirage au sort, ici et ailleurs dans le monde.

Cette réflexion m’apparaît un complément essentiel aux propositions de nos grands économistes qui sont tous d’accord que la clé de voûte de la restauration économique est la réforme de notre démocratie, Nous n’avons d’autre choix que la démocratie pour détrôner la dictature des riches. Nous devons, comme citoyens, reprendre le contrôle des décisions collectives, incluant celles qui obligeront les acteurs économiques à servir équitablement tout le monde : une économie des besoins plutôt que des profits, plutôt qu’une économie de PIB.

Conclusion

 

On répète présentement que la gauche ou se cantonne des les vieux dogmes du marxisme communiste (nationalisations, dictature du prolétariat, dialectique marxiste des classes sociales, etc.) ou s’égare des les idéologies diversitaires, intersectionnelles, racialistes et post-modernistes.

Les auteurs et la réflexion présentés ici peuvent ouvrir de nouvelles avenues pour une « autre gauche », sociale et citoyenne, réaliste, branchée sur les réalités sociales et économiques actuelles, Qu’on désigne cette gauche comme socialisme participatif, ou communautaire, ou citoyen, ou bien capitalisme social, ou égalitaire, ou solidaire, qu’on parle de dépassement du capitalisme ou de réparation du capitalisme, c’est peut-être le début d’une troisième voie entre l’extrême droite populiste et la gauche actuelle, partagée entre les dogmes marxistes et les idéologies diversitaires et racialistes.

Le débat est ouvert.

About Roméo Bouchard

A étudié en philosphie, histoire et sciences politiques, tour à tour professeur en philosophie et communication à Jonquière, Montréal et Rivière-du-Loup, journaliste à la pige et à la CSN, agriculteur biologique et agent de développement local et régional à Saint-Germain-de-Kamouraska, co-fondateur de l’Union paysanne, de la Coalition pour un Québec des Régions et de la Coalition SOS-Pronovost, auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture paysanne, le développement et l’autonomie des régions, les enjeux écologiques et la démocratie.

View all posts by Roméo Bouchard

Laisser un commentaire